La mort, sa vie, son oeuvre

17/12/2008 22:04 par histoires-fantastiques

 

En quelques coups, la porte lâcha et le jeune homme apparut dans l'encadrement, le visage inexpressif et les yeux fixes. Laurent fut à deux doigts de hurler, mais il parvint à articuler quelques mots :
   « L'ambulance est en route... restez calme mon vieux. »
L'homme resta muet mais avança d'un pas dans sa direction.
   « N'approchez pas... je vous préviens. »
Il leva le couteau au-dessus de sa tête. Au loin, il lui sembla entendre la sirène des pompiers. L'homme fit alors un geste horrible, il introduisit une main dans sa gorge ouverte et en extirpa quelque chose avec difficulté. Laurent constata avec effroi qu'il s'agissait de son coeur. L'organe battait encore entre ses doigts, expulsant le liquide fétide à chaque pulsation. Laurent recula trop précipitamment et se prit maladroitement les talons dans le tapis. Sa tête alla heurter violemment l'angle du bureau et il perdit connaissance.

Marion était là, toute nue au milieu d'un couloir. Jeune, belle, avec de grands yeux bleus. Deux étranges marques barraient ses hanches, comme si des mains l'avaient agrippé sauvagement à cet endroit. Il était assez près pour la toucher. Les bras de la jeune femme se tendirent lentement dans sa direction et ses mains se posèrent sur son torse. Un frisson le parcourut et son sexe se durcit instantanément, forçant sur son jean trop serré.
   « Baise moi », dit-elle en ouvrant sa braguette.
Sa respiration s'était accélérée, au point que des vertiges l'assaillirent subitement. Elle s'agenouilla devant lui et fit glisser son pantalon sur ses chevilles. Il eut l'envie folle de la retourner violemment pour la prendre, chose que Stephanie l'avait toujours empêché de faire. Quand son slip fut également descendu, il sentit alors quelque chose d'humide et froid lui engloutir le membre. Il baissa les yeux et vit la tête de la jeune créature faire des va-et-vient de plus en plus rapides. Il songea subitement à Stéphanie. Qu'est-ce que tu fais Laurent ? Pense à ta femme ! Il posa brusquement une main sur le front de la jeune femme pour la repousser. Quand elle se releva, sa bouche était fendue à chaque commissure et son front était à vif, suintant un liquide doré et nauséabond. Souriante, la créature passa une langue coulante d'hémoglobine sur ses lèvres puis avala difficilement quelque chose en affichant un rictus de triomphe. Il baissa les yeux et découvrit un minuscule morceau de chair pissant le sang entre ses jambes.

Lorsqu'il ouvrit les yeux, l'endroit où il était lui parut totalement inconnu. C'était une grande chambre aux murs blancs sans la moindre personnalisation. Son rêve était encore bien présent et il se redressa brusquement dans le lit pour retirer le drap qui couvrait son corps... son attirail était toujours en place. Il ressentit une gêne au niveau des cheveux... en passant une main sur sa tête, ses doigts rencontrèrent un épais bandage. Sur la petite table de nuit se trouvait une photo de Stéphanie qu'il n'avait jamais vu. Elle posait devant le musée avec un air inquiétant qu'il lui fit froid dans le dos. Il se leva difficilement et des vertiges l'obligèrent à se rattraper à la poignée de porte. Une fois stabilisé, il l'ouvrit. Elle débouchait sur un grand couloir. L'endroit lui parut soudain familier et il sut où il était.
   « Stéphanie ?! »
Personne ne lui répondit, si bien qu'il commença à avancer dans le corridor - aussi dépourvu de caractère que la chambre qu'il venait de quitter. Sa femme était à la cuisine, debout devant la fenêtre à observer la rue. Celle-ci grouillait de monde, mais le silence de la maison restait imperturbable.
   « Ma chérie ? Tu vas sûrement trouver ça bizarre, mais... je ne me rappelle pas être arrivé ici. »
Il avait dit cela d'une voix tremblante et il dut s'asseoir pour ne pas tomber.
   « Je ne me souviens même pas du déménagement » ajouta-t-il en jetant un coup d'oeil autour de lui.
La cuisine était étonnamment dépourvue d'odeur, que ce fût de nourriture ou de produit ménager.
Stéphanie ne dit rien, mais se retourna pour porter un regard sur son mari. Elle avait des cernes très marqués et le blanc de ses yeux était légèrement rougi.
   « Tu as été souffrant ces derniers temps, finit-elle par dire. Albert Villier t'a donné quelques jours pour te remettre. Tu as fait une mauvaise chute au musée et tu as dû rester en observation plusieurs jours. »
Elle lui avait dit cela d'un ton neutre et s'était à nouveau concentrée sur la rue. Nauséeux, il jeta un oeil hagard vers le séjour qui avait été aménagé avec de nouveaux meubles.
   « Je croyais que nous devions les choisir ensemble ?
   – C'est ce que nous avons fait... tu ne te rappelles pas ? » demanda-t-elle.
Non, il n'en avait aucun souvenir. Une seule chose lui venait à l'esprit... une voiture noire. Il interrogea Stéphanie et elle lui répondit qu'en effet, il avait récemment acheté une voiture, mais que celle-ci était rouge.
   « Les choses vont te revenir petit à petit, il te faut juste un peu de temps », lui dit-elle.
Il se sentait mal, prendre l'air lui ferait probablement du bien, il avait l'impression d'être resté enfermé durant des mois. Il laissa Stéphanie dans la cuisine sans même lui dire un mot et alla s'habiller. Quelque chose ne tournait pas rond, au fond de lui il le savait.

Ses premières foulées dans la rue furent les plus difficiles. Il avait l'impression d'être un enfant faisant ses premiers pas. Il était maladroit et avait du mal à mettre un pied devant l'autre. Sa mémoire lui revenait peu à peu et il se revit au volant de cette voiture. Il se rappelait l'avoir acheté chez un concessionnaire Peugeot. Elle n'était pas rouge comme le lui avait affirmé Stéphanie, mais bien noire, elle avait même approuvé son choix en lui affirmant qu'elle faisait rebelle. Alors pourquoi lui aurait-elle menti ? C'était absurde. Sans même s'en rendre compte, il se tenait devant les marches du musée. Les manifestants avaient déserté l'endroit, peut-être avaient-ils eu gain de cause et que l'établissement n'ouvrirait jamais sa salle mortuaire au public. Il regarda sa montre et décida d'aller y faire un tour.

Quand il eut poussé la porte, il se retrouva nez à nez avec Henry Balquan. Le musée n'ouvrait pas avant une bonne heure et ils semblaient tous les deux seuls.
   « Vous faites des heures supplémentaires Monsieur Ferdinan ? »
Le vieil homme avait une mine radieuse et Laurent lui fit remarquer.
   « J'ai arrêté de boire. »
L'air réjoui, Balquan se pencha alors vers lui et commença à chuchoter :
   « Alors, quel effet ça fait ?
   – Comment ça ? » répondit-il avec surprise.
L'expression étonnée de Laurent lui arracha un rire insupportable qui finit par se perdre dans les recoins du musée.
   « Vous n'avez pas encore réalisé ? Dans ce cas, sachez que le grand manitou garde un oeil sur vous, vous êtes le...
   – Taisez-vous ! » le coupa sèchement Albert Villier qui semblait surgir de nulle part.
Balquan ouvrit son journal à la hâte et se plongea la tête dedans comme si rien ne c'était passé. Laurent resta un moment silencieux, puis finit par demander à Villier de quoi il était question.
   « Rien d'important... vous feriez mieux d'aller vous reposer, vous avez une mine affreuse. »

Et c'était vrai, il ne se sentait pas bien et les questions ne cessaient de le tourmenter. Comme un zombie, il sortit du musée et reprit le chemin de la maison. Il sentait bien, au fond de lui, que quelque chose d'essentiel lui échappait. Avant de partir, il avait confié à Albert Villier qu'il souhaitait reprendre le travail dès ce soir. Malgré les protestations du vieil homme, il avait réussi à le convaincre. Il ne pouvait pas rester chez lui à attendre que sa mémoire fût revenue. L'endroit lui semblait froid, sans vie et Stéphanie était distante. Il passa le restant de la journée à regarder la télévision, assis dans le canapé.

Il se réveilla peu de temps avant de prendre son service. L'appartement était plongé dans le noir et seule la télévision tournait sur un vieux film des années cinquante. Il se leva précipitamment du canapé pour allumer la lumière. Comment se fait-il que Stéphanie ne l'ait pas prévenu ? Il n'allait pas la réveiller pour le lui demander. Après tout, peut-être avait-elle essayé, elle lui avait dit un jour qu'il dormait comme un ours en hibernation. Avant de sortir, il retira le bandage qui couvrait sa tête. Il n'y avait rien, aucune marque.

Il s'avança sur le trottoir trempé de pluie. Abrité sous son parapluie, une vision tenace ne cessait de le torturer, comme la marque que laisse le soleil sur la rétine quand on l'a regardé trop longtemps. Stéphanie lui hurlait dessus et de la peur se lisait dans ses yeux... l'image s'estompa lentement. Il s'approcha de l'entrée et sursauta vivement quand quelque chose lui toucha la jambe. Le clochard était toujours à la même place, mais il avait suffi d'un lampadaire défectueux pour qu'il fut passé totalement inaperçu.
   « Je vous ai fait peur ? demanda-t-il.
   – Un peu oui... vous avez retrouvé votre femme ? »
La question lui était venue spontanément. L'homme avala une rasade de whisky avant de lui répondre :
   « Un peu mon neveu, même que j'ai baisé cette salope avant de l'étrangler. »
Le sans-abri le regarda fixement, comme s'il le mettait au défi de dire quelque chose, mais sur ce coup-là, Laurent avait perdu sa langue.
   « Vous savez, ajouta-t-il, quand vous retrouvez votre femme carbonisée dans votre propre maison, vous avez du mal à imaginer qu'elle puisse revenir un jour taper à votre porte. Cette femme n'était pas vraiment ma Sandra, la mienne a été ensevelie au Congo il y a huit ans, avec un corps tellement endommagé que personne n'a jamais réussi à lui redonner sa dignité. »
Il se mit brusquement à sangloter en marmonnant des choses incompréhensibles. Une fois calmé, il releva sa tête et ses yeux humides et pleins de rage se posèrent sur Laurent.
   « Si vous voulez un conseil... trouvez le responsable de ces résurrections et tuez le. »
Laurent l'abandonna du regard et déverrouilla la porte pour pénétrer à l'intérieur.

Comme à son habitude, il commença par éclairer le hall d'entrée puis se dirigea ensuite vers le bureau. La première chose qu'il remarqua, ce fut les posters. Des voitures de rallyes pour la plupart et quelques nanas en bikini. Il ne se rappela pas les avoir suspendu là. À sa grande surprise, il découvrit également une paire de pantoufles neuves traînant devant la porte de la salle de bain. Ses troubles l'effrayaient et il décida qu'il prendrait rendez-vous avec un médecin à la première heure demain matin.

Il n'était pas arrivé depuis cinq minutes, que des souvenirs lui revinrent par intermittence... le chien lui courant après, le jeune homme venu lui porter secours, l'attaque, il se rappela même sa chute dans le bureau. Intrigué, il passa une main sur sa tête. Le bandage qu'il avait retiré ne pouvait pas dater de cette nuit-là, et pour cause, il se rappela presque mot pour mot l'altercation qu'il avait eu avec Albert Villier le lendemain de sa sortie de l'hôpital. Il n'avait pas traîné pour trouver Villier et le menacer de tout raconter à la gendarmerie. Le vieil homme lui avait alors assuré que plus rien ne viendrait « hanter » ses nuits et il lui avait même offert une augmentation pour son silence. Laurent avait accepté les conditions et avait repris le travail. Que s'était-il passé depuis ?

Il était assis dans le fauteuil et le ronronnement de la console l'insupportait. Pourquoi se sentait-il aussi mal ? Il ressentait un vide énorme au fond de lui. Il se leva brusquement et alla ouvrir la salle de bain. Elle était dans le même état que la dernière fois, humide et le carrelage des murs était recouvert de buée. Le robinet d'eau chaude gouttait avec une régularité agaçante.
   « Qui êtes-vous ? » lança-t-il en direction de la baignoire.
Le rideau remua légèrement et un bref clapotis vint troubler le silence. Il y avait quelqu'un allongé là. À travers la fine toile, Laurent put entrevoir une main cramponnée à la baignoire. Aucune réponse ne lui vint en retour. Il sortit alors de la pièce et referma derrière lui. Il avait l'impression d'être dans un rêve. Normalement, il aurait dû aller tirer le rideau pour regarder qui se trouvait là. Il retourna s'asseoir comme un automate et se prit le visage entre les mains. Derrière la porte, il entendit les anneaux de la tringle à rideau et le bruit de l'eau s'écoulant à grosses gouttes sur le carrelage. Il écarta légèrement ses doigts, juste à temps pour apercevoir un filet d'eau s'écouler lentement sous la porte de la salle de bain. Quand elle s'ouvrit doucement, il se cacha à nouveau le visage, comme un enfant tentant de faire disparaître le croque-mitaine par la seule force de sa pensée en se persuadant qu'il n'existait pas. Des relents de pourriture s'engouffrèrent dans ses narines et un souffle glacial agita ses cheveux. Quand il finit par écarter quelques doigts, il n'y avait plus rien. La porte du bureau était ouverte et le carrelage avait été aspergé d'eau jusqu'au fond de la salle des fossiles. Effrayé, il n'osa même pas regarder les écrans. Il passa le reste de la nuit à sangloter dans son bureau sans aucune raison et il quitta le musée sans avoir effectué la moindre ronde. Sur le cahier, il signala à Henry Balquan qu'il ne reprendrait pas le service avant quelques jours... Villier avait eu raison, il était trop tôt pour qu'il reprît les rondes, il allait attendre que tout fût rentré dans l'ordre dans son esprit avant de repointer le bout de son nez ici.

Quand il arriva chez lui, Stéphanie se tenait exactement dans la même position que la veille, comme si elle avait fait le tour du cadran à regarder la rue par la fenêtre.
   « Tu te sens mal ma chérie ? » demanda-t-il stupéfait.
Elle ne semblait pas l'entendre et il dut s'approcher d'elle pour voir son expression. Ses yeux étaient toujours aussi cernés et gonflés, comme si elle avait pleuré durant des jours. Laurent s'affola un peu devant le silence et la mine alarmante de sa femme. Il réédita sa question en l'obligeant cette fois-ci à le regarder... elle finit par lui répondre d'une voix indifférente :
   « Je n'ai rien. »
Des larmes vinrent troubler son regard, mais elle ne parut pas s'en apercevoir. Ce fut à ce moment-là qu'il comprit enfin ce qui lui avait échappé depuis hier matin. Il n'avait plus vu ses enfants depuis... il ne savait même plus depuis quand. Sa chute était-elle vraiment responsable de toutes ses pertes de mémoire ? Il fut soudain pris de panique et il se mit à les appeler. Puis ses appels finirent par se muer en hurlements. Il se rua à l'étage et entra dans les chambres des enfants. Celles-ci ne contenaient que quelques cartons de déménagement entassés à la va-vite. Pas la moindre trace de jouets ou de bibelots appartenant à sa fille ou à son fils. Il n'y avait même pas de lits, c'était du délire. Un rire enfantin monta du rez-de-chaussée. Il finit par sourire. Les enfants étaient probablement en bas, quel idiot, il avait perdu la tête, sa femme allait sûrement le prendre pour un fou.

À la cuisine, Stéphanie gloussait toute seule, les yeux dans le vague. Laurent pressentit alors que le pire était à venir.
   « Où... où sont les enfants ? » demanda-t-il d'une voix presque inaudible.
Elle sortit brusquement de son hébétude.
   « Quels enfants mon chéri ? »
Sa femme n'était pas du genre à faire des plaisanteries. Laurent tenta de garder son calme et nomma posément les prénoms des deux enfants.
   « Nous n'avons jamais eu d'enfants  », lui dit-elle sur un ton égal, comme si elle lui avait annoncé qu'il n'y avait plus de bière au frais.
Il s'énerva :
   « Tu vas arrêter ça tout de suite tu m'entends ?!
   – Mais arrêter quoi ? »
Il la fusilla du regard et se mit dans l'idée de retourner la maison de fond en comble. Il le fit, mais ce fut peine perdue. Quand il redescendit de l'étage, Stéphanie était toujours à la même place, comme un chien attendant sagement son maître devant le supermarché.
   « Tu veux me rendre fou c'est ça ? »
Il serra les poings et fut à deux doigts de lui sauter dessus pour la rouer de coups. Dans son esprit, ses enfants étaient bien présents, il pouvait les détailler au cheveu près, ce qui ne fit qu'accentuer sa colère.
   « Je ne sais pas à quoi tu joues, mais tu vas le regretter », assura-t-il d'une voix haineuse.
Certes, ces derniers temps son cerveau était un vrai gruyère, mais de là à oublier qu'il n'avait jamais eu d'enfants.
   « Je vais te demander une dernière chose puis après je m'en irai... est-ce qu'un type d'origine asiatique est venu me voir quand j'étais en convalescence ici ? »
Stéphanie avait toujours son air absent sur la figure et elle ne cilla même pas lorsque Laurent lui hurla dessus pour obtenir une réponse. Ce ne fut qu'au moment où il s'apprêta à partir qu'elle lui répondit que oui, cet homme était venu le voir plusieurs fois.

Dehors, il pleuvait averse et il avait oublié son parapluie. En passant devant leur emplacement de parking, il vit la petite voiture rouge dont Stéphanie lui avait parlé. Laurent n'avait aucun souvenir de cette cacahuète horrible, mais il ne lui serait jamais venu à l'idée d'acheter un engin pareil, cette citadine était beaucoup trop petite pour trimballer des enfants. Nous n'avons jamais eu d'enfants. Le ciel était encore bien sombre et la lumière du jour n'était pas prête à percer l'horizon. À la lueur des lampadaires, il croisa la route de quelques individus, tous inconscients de la réalité morbide qu'endurait leur voisin de trottoir. Dans sa poche, il serrait le revolver qu'il avait découvert en fouillant la maison. Il ne se rappelait pas l'avoir acheté, mais il savait qu'il l'avait fait. Au loin, il commença à discerner les contours du bâtiment. Bien qu'il fut très tôt, il était persuadé d'y trouver quelqu'un pour répondre à ses questions.

À l'intérieur du musée, l'atmosphère était froide, quasiment aussi froide qu'à l'extérieur. En fond sonore, il percevait un faible murmure, presque inaudible et celui-ci avait l'air de provenir des étages. Laurent connaissait sa destination et ce fut avec détermination qu'il s'engagea dans les escaliers.

''La mort, sa vie, son oeuvre''' était grande ouverte et un type – pieds nus et vêtu d'un simple peignoir de bain – était penché sur un corps étendu sur un brancard. Un tourne disque – aussi ancien que les fossiles du rez-de-chaussée – laissait échapper un fond de musique classique, saupoudré de crépitements spécifiques aux vieux vinyles. Laurent reconnut immédiatement le Nabucco de Verdi.
   « Je vous en prie, entrez... je vous attendais. »
L'homme était absorbé par son travail et ne leva même pas la tête pour le regarder. Laurent obéit et franchit le seuil en jetant des regards méfiants autour de lui. Marion était là, figée sur son socle.
   « Approchez voulez-vous. »
Laurent se relâcha légèrement et sa main abandonna le revolver au fond de sa poche. Il s'avança en gardant tout ses sens en éveil. C'était un gars d'origine asiatique qui devait avoir passé la cinquantaine. Visiblement, il effectuait une greffe de peau sur une jeune femme qui avait perdu la moitié de son visage.
   « Elle s'est fait mordre par son chien, confia-t-il, son apparence actuelle ne reflète pas du tout le tas de chairs déchiquetées que j'ai eu entre les mains. Depuis son arrivée, j'ai déjà refait ses seins, son ventre et j'ai recouvert ses sutures disgracieuses avec un produit appelé très joliment Renaissance. » 
Laurent était bluffé par le travail accompli, à part la figure, rien ne pouvait laisser croire que cette jeune femme avait été charcutée par un animal. L'asiatique retira ses gants et les jeta négligemment sur la civière. La peau de ses mains était parsemée de crevasse, comme si elles avaient macéré dans l'eau durant des mois.
   « Elle peut attendre, annonça-t-il en se retournant vers lui. Je suis vraiment heureux de vous rencontrer enfin Monsieur Ferdinan, vous êtes un homme admirable.
   – Vous me connaissez si peu, lui répondit Laurent en replongeant discrètement sa main droite dans sa poche.
   – Détrompez-vous... je sais tout de vous. »
Laurent eut un ricanement bref et ses yeux trahirent une certaine nervosité.
   « Si vous me connaissez si bien, vous pourriez sûrement me dire où sont passés mes gosses et m'expliquer pourquoi ma femme jure devant Dieu qu'elle n'a jamais eu d'enfant.
   – Je le pourrai en effet. »
 

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La mort, sa vie, son oeuvre

17/12/2008 21:54 par histoires-fantastiques

 

Quand Stéphanie le vit le lendemain, elle lui trouva une mine de déterré.
   « Qu'est-ce qui t'arrive aujourd'hui ? » demanda-t-elle inquiète.
Il avait les cheveux ébouriffés, comme s'il s'était retourné dans le lit toute la nuit.
   « Je sais pas, la fatigue sans doute. »
Il vint la rejoindre sur le canapé et ne put s'empêcher de penser à ce qu'il avait vu la veille. Elle se serra contre lui et l'embrassa sur la joue.
   « Tu devrais peut-être aller voir le médecin pour qu'il te file un bon remontant, tu es blanc comme un linge.
   – Je vais y songer... en attendant racontes-moi un peu ta soirée, dit-il en retrouvant le sourire.
   – Oh tu sais, j'ai pas grand chose à te raconter, j'ai regardé une série.
   – Celle avec le docteur qui boite ?
   – Oui, fit-elle en souriant, celle-là, puis après (son regard changea soudain d'expression)... merde ! ça me revient maintenant ! Y avait un type bizarre qui traînait devant la maison hier soir.
   – Un type bizarre ?
   – Oui, il restait là à regarder, j'ai failli appeler les flics.
   – À quoi ressemblait-il ?
   – J'ai pas pu voir son visage, il était plongé dans l'obscurité. 
   Probablement un voyeur », fit-il en la poussant du coude pour la taquiner.
Le soir, avant d'aller travailler, Laurent ne put s'empêcher de jeter un coup d'oeil par la fenêtre. Il y avait bien quelque chose d'étrange au fond du jardin, à moitié dissimulé sous les ombres des arbres. On aurait dit quelqu'un accroupi dans l'herbe. Mais c'était tellement immobile, qu'il finit par se dire qu'il n'y avait rien du tout et que c'était seulement sa nuit mouvementée et sa forme du moment qui lui faisaient voir des trucs bizarres. Stéphanie l'appela du salon... il laissa retomber le rideau et alla embrasser sa femme.

Les nuits suivantes, Laurent ne dépassa pas le deuxième étage. Il savait pertinemment qu'il enfreignait les règles, mais c'était plus fort que lui, ses peurs avaient fini par avoir le dessus. Ce n'était pas pour autant qu'il partait bosser l'esprit tranquille. Certaines nuits, il lui arrivait d'entendre des chuchotements, des soupirs et quelque chose venait souvent gratter à la porte du bureau. Ce fut à ce moment là qu'il songea sérieusement à se procurer une arme.

Le soir où il découvrit sur l'écran de contrôle que la salle mystérieuse était grande ouverte, il fut davantage envahi par la curiosité que par la peur. Cette fois-ci, de la lumière filtrait et venait s'étendre dans le couloir. C'était le moment ou jamais de découvrir ce qu'il y avait à l'intérieur. Il n'était plus monté là-haut depuis la semaine précédente et le trajet jusqu'au troisième lui provoqua une nouvelle crise. Une fois arrivé sur place, il considéra avec inquiétude le bout du corridor, là où la femme lui était apparue l'autre nuit. Le courant d'air pestilentiel n'était plus là pour lui donner la chair de poule. Comme il l'avait observé sur l'écran, la salle était éclairée. Il risqua un regard en s'approchant lentement. Albert Villier se tenait là, admirant un homme dépourvu de peau, figé éternellement sur un socle en bois. L'individu était debout et avait été placé dans la position du tir à l'arc. Ses organes étaient bien en évidence et la surface de son corps semblait recouverte d'une substance brillante où se reflétait la luminosité des ampoules.
   « Monsieur Ferdinan, quelle bonne surprise ! », dit-il tout en gardant les yeux sur le spécimen masculin.
   – Vous saviez que j'étais là ? demanda Laurent avec une pointe de malaise.
   – Cet endroit n'a plus de secret pour moi vous savez, je sais où chaque chose se trouve ici
bas. »
Laurent observa la salle et en eut le souffle coupé. Une trentaine d'êtres humains s'éparpillait à l'intérieur, certains avaient été découpés en rondelles épaisses façon tranches de rumsteck – présentant au passage les détails de l'anatomie humaine – et d'autres avaient été figés volontairement dans des positions reproduisant des oeuvres artistiques tel que le penseur de Rodin.
   « Comment trouvez-vous nos spécimens humains Monsieur Ferdinan ?
   – Ils sont stupéfiants... on jurerait qu'ils sont vivants.
   – Dans un certain sens, ils le sont... Monsieur Whang Lee a fait un travail remarquable. »
Albert Villier se tourna enfin vers lui et son visage s'égailla d'un sourire. Ses bandages avaient totalement disparus.
   « Qui est Whang Lee ? demanda Laurent.
   – Un artiste comme il n'y en a jamais eu auparavant, capable de redonner l'apparence de la vie à des corps qui l'ont perdu... regardez moi ça ! » proclama-t-il soudain en retirant le drap qui couvrait l'une de ces créatures.
Elle était sur un socle beaucoup plus élevé que ses congénères et son corps dévêtu brillait sous les projecteurs comme s'il était recouvert de milliers de paillettes. C'était une magnifique jeune femme aux cheveux blonds, une poupée grandeur nature, mais aussi, le seul spécimen humain ayant encore son épiderme. Sa silhouette était parfaite et Laurent releva qu'elle ressemblait étrangement à la femme de l'autre nuit.
   « Elle s'appelait Marion. Vous auriez dû voir dans quel état Monsieur Whang Lee l'a récupéré... elle était passée sous un train, c'était un tas de bouillie abject et il en a fait l'une des plus belles femmes au monde ! »  
Subjugué, Laurent s'approcha d'elle.
   « Allez-y... touchez là », lui intima Albert Villier.
Laurent considéra un instant le vieil monsieur, puis avança délicatement une main vers la jeune femme pour la déposer sur sa hanche. Ses doigts rentrèrent en contact avec une peau ferme et glaciale. Il leva les yeux pour capter le regard de la déesse. Le souffle chaud de sa respiration agita la toison dorée de la jeune femme. Cette créature était tellement froide que Laurent eut peur de la voir fondre comme un glaçon en l'arrosant de son haleine ardente.
   « Vous comprenez maintenant pourquoi certaines questions portaient sur votre sexualité, il peut arriver que des personnes mal attentionnées s'adonnent à de drôles de choses sur ce genre de spécimen. »
Laurent retira sa main et essaya tant bien que mal de cacher son embarras.
   « Oui, je comprends », confia-t-il.
Il lâcha la jeune femme des yeux et son regard s'attarda sur les autres résidents de la pièce. L'un d'eux avait été placé sur un vélo, tous organes à l'air, et un autre était attablé devant un échiquier, dans la position d'un joueur concentré cherchant le prochain coup.
   « Mais... comment arrive-t-il à rendre ces cadavres aussi...
   – Vivants ? C'est le mot que vous cherchiez ? »
Laurent hocha la tête sans quitter des yeux le cycliste. Villier s'approcha dans son dos et déposa une main sur son épaule.
   « Il utilise un procédé qui consiste à injecter du polymère à la place des fluides, c'est un de ses nombreux talents. Cette matière, en durcissant, donne aux cadavres un aspect plastifié et permet de conserver tous les organes presque indéfiniment. Ainsi traités, les corps paraissent presque factices, sauf que, voilà, ils ne le sont pas. Excepté Marion, tous les spécimens écorchés présent ici remontent aux prémices de la plastination... depuis, comme vous l'avez constater, Whang Lee s'est surpassé et peut désormais interrompre la décomposition de l'épiderme. »
Villier contourna Laurent et s'avança légèrement pour lui faire face.
   « Imaginez un instant Monsieur Ferdinan, que votre femme, ou l'un de vos proches peu importe, meurt dans une tragédie... ne seriez-vous pas heureux d'avoir son corps à longueur de journée sous vos yeux et de n'avoir plus comme seul souci, celui de chasser la poussière qui pourrait se déposer sur sa silhouette ? »
Laurent parut réfléchir à la question.
   « Ce serait indécent », finit-il par avouer.
Albert Villier lui sourit.
   « Je savais que vous me diriez ceci, parce que vous n'êtes pas directement concerné... mais croyez-moi, des gens seraient prêts à payer le prix fort pour avoir une opportunité pareille et peu importe les religions ou tout autres idées préconçues sur le sujet. Une personne touchée par la mort d'un proche peut se raccrocher à une simple photo, alors imaginez qu'elle ait devant elle le corps de l'être aimé exempt de tout sévices. Ce serait un véritable miracle Monsieur Ferdinan ! »
La frénésie du vieux monsieur finit par s'éteindre à petit feu, remplacée par une mine sombre, à la limite de la mélancolie.
   « Mais nous n'en sommes pas encore là, nous avons déjà du mal à rendre cette exposition publique, alors vous pensez. »
Laurent avala sa salive et se tourna à nouveau vers la beauté blonde.
   « Ce pourrait-il qu'un de ces... spécimens, puisse se mettre à bouger ? »
Le vieux éclata de rire.
   « Soyons sérieux, comment le pourrait-il ? Ils sont morts ! Monsieur Whang Lee n'est pas non plus le Saint Père.
   – Où se trouve-t-il en ce moment ?
   – Bonne question, il est partout et nulle part à la fois... le moment viendra où vous aurez l'illustre honneur de le rencontrer. »

Quand il fut de retour dans le bureau, Laurent jeta un coup d'oeil dans la salle de bain. Au lavabo, le robinet d'eau chaude était mal fermé, et de la buée entachait la vitre de la petite armoire à glace.
Il n'osa pas regarder franchement du côté de la baignoire, mais il remarqua cependant une masse sombre derrière le rideau.
   « Ça va aller pour cette nuit. »
Il ferma le robinet et sortit de la salle de bain en refermant derrière lui.
Il était en train de feuilleter un magazine lorsqu'il remarqua du mouvement sur les écrans. Albert Villier était sorti de la salle et fit un signe de la main à la caméra avant de s'éloigner dans le couloir. Laurent le suivit à travers les écrans, mais finit par le perdre des yeux. Il surveilla la porte d'entrée durant un long moment, mais personne ne vint jamais l'ouvrir. Existait-il une autre sortie ? Étonnamment, il ne se souvenait pas avoir vu Albert Villier pénétrer dans l'établissement. Laurent se leva et quitta son bureau.

Le hall était désert et il vérifia que la porte d'entrée était bien verrouillée. Mais où était-il passé ? L'avait-il manqué ? C'était impossible, le vieux n'aurait jamais pu sortir en évitant le système de surveillance. Peut-être avait-il eu un malaise. Les caméras ne couvraient pas toute la superficie et Villier pouvait très bien être étendu quelque part. Manquait plus qu'il ait cassé sa pipe. C'est avec appréhension que Laurent emprunta les escaliers. Le couloir du premier étage était recouvert de vieilles photographies en noir et blanc datant du milieu des années cinquante. Il les avait pris au départ pour des tableaux. Intrigué, il s'avança pour en regarder quelques unes. Sur l'une d'entres elles, l'immeuble ne possédait que deux étages. Alignées devant l'entrée, une dizaine de personnes costumées posaient pour le photographe. Au milieu du groupe, un homme vêtu d'une blouse blanche sortait du lot. C'était un jeune asiatique qui ne devait pas avoir trente ans. Sur le moment, Laurent n'y prêta pas attention, se fut seulement en parcourant les noms au bas de la photographie qu'il réalisa :

Docteur Whang Lee, diplômé de Hong Kong – 1956

Aux côtés de cet homme, Laurent reconnut Albert Villier. Il ressemblait aux adolescents boutonneux des sketchs d'un humoriste bien connu, avec de l'acné plein le visage et une paire de lunettes qui tenait avec un bout de sparadrap. Des bruits suspects vinrent soudain troubler le silence. C'était comme si quelqu'un tapait du poing sur le sol à l'étage au-dessus. Il regretta de ne pas avoir acheté une arme. Il fallait monter, c'était son boulot, mais qu'allait-il encore trouver là-haut ? Il dut se forcer à penser à son salaire exorbitant et à son futur appartement pour ne pas partir en courant.
Il se reprit, ce n'était pas quelques bruits qui allaient lui faire perdre son emploi.

Ce fut une fois arrivé sur le seuil du second que les gémissements se manifestèrent. Il les prit au départ pour ceux d'un vieil homme au bord de l'agonie. Ces plaintes étaient plutôt insignifiantes, mais elles commencèrent à monter en puissance et Laurent écarta très vite l'idée du vieux monsieur mourant. Des halètements bruyants, presque bestiaux, s'accompagnèrent de cris de femme. Cette clameur ne ressemblait aucunement à des lamentations de douleurs, bien au contraire, la dame semblait au bord de l'extase et des claquements humides, aussi rapides qu'un coeur en pleine tachycardie, lui arrachaient des râles de plaisirs. Elle finit par jouir, déchirant l'atmosphère d'un hurlement presque inhumain. Laurent était resté pantois du début à la fin. Il baissa les yeux et constata qu'il avait laissé sa lampe allumée et qu'un tremblement incontrôlable l'agitait fortement. Le silence était retombé et seule sa respiration troublait la paix des lieux. À sa grande surprise, une porte grinça quelque part dans le couloir. Il recula instinctivement et un grand chien noir apparut soudain sur sa gauche, la bave aux lèvres et la langue pendante. La bête s'assit tranquillement et l'observa en haletant. Son sexe était encore en érection et s'agitait de spasmes réguliers. Laurent saisit aussitôt l'extravagance de la situation et étouffa un rire nerveux. Il n'arrivait pas à reconnaître la race canine de l'animal, mais celui-ci était probablement un bâtard de la pire espèce. Le chien sortit de son immobilisme pour orienter son museau vers la porte ouverte. De l'endroit où il se tenait, Laurent ne pouvait rien voir, mais il y avait bien quelqu'un à l'intérieur et il ne voulait en aucun cas tomber nez à nez avec cette personne. S'il se mettait à courir maintenant, le clébard fondrait sur lui comme un fauve. Il profita de cette diversion pour reculer lentement jusqu'aux escaliers. Le chien le sentit et gronda fortement dans sa direction. Une main apparut dans l'embrasure et vint caresser le poil de la bête. Ses doigts finirent par glisser jusqu'au sexe du cerbère pour le saisir et le branler lentement. L'animal s'arrêta aussitôt de grogner. Paralysé de peur, Laurent se demanda s'il ne rêvait pas, peut-être son illusion démentielle l'avait séquestré dans le film le plus écoeurant de l'histoire du septième art. Comme s'il avait lu dans ses pensées, le chien se mit debout et s'avança pour uriner contre le mûr. Pourriture ! Laurent tira avantage de la situation et se rua comme un fou dans les escaliers. Une voix féminine lui parvint alors :
   « Attaque ! »
Il sauta les marches comme un cabri et sentit un liquide chaud se répandre entre ses jambes. Une fois dans le hall, les pattes du molosse battirent le sol derrière lui, il sentait presque le souffle de l'animal sur ses talons. Après avoir pénétré dans la salle des dinosaures, il rabattit la porte et fonça vers le bureau. Il y eut un choc violent qui fit trembler la chambranle, mais Laurent ne se retourna pas.

   « Allô ? Monsieur Villier ?! »
Une voix inconnue lui répondit sèchement :
   « Il n'est pas là... vous lui voulez quoi ?
   – J'ai un problème ici, un sale clébard vient de me courser dans les couloirs du musée.
   – Eh alors ? »
Laurent crut que le type avait mal compris.
   « Vous avez entendu ce que je viens de vous dire ?
   – Vous voulez quoi au juste ? Que j'appelle la SPA ? »
Son sang ne fit qu'un tour :
   « Écoutes-moi bien espèce d'enfoiré, tu vas m'envoyer quelqu'un ou j'appelle les flics ! »
L'homme resta un moment silencieux puis finit par lui répondre :
   « Je vous envoie quelqu'un tout de suite. »

Dans ce court laps de temps, Laurent garda les yeux rivés sur les écrans de contrôle. Tout était immobile, comme s'il ne s'était jamais rien passé. Le temps lui parut interminable et il faillit reprendre le téléphone pour rappeler. C'est alors que la porte d'entrée s'ouvrit et qu'un homme chauve pénétra dans l'immeuble. Malgré une image sombre et de mauvaise qualité, il le reconnut sur le champ. C'était un des types présents lors de son entretien d'embauche. En une fraction de seconde, l'animal lui sauta à la gorge.
   « C'est pas possible, je lui avais pourtant dit à ce connard ! »
Il ne put s'empêcher de penser qu'il avait échappé au pire. Sa grand-mère lui avait toujours dit de se méfier des chiens, même des plus petits. L'homme n'eut même pas le temps de se débattre, la sauvagerie de l'attaque l'avait pris par surprise et les crocs du monstre le saignèrent comme un porc. Après qu'il eut consenti à lâcher sa victime, l'animal s'éloigna hâtivement en direction des escaliers et finit sa promenade à l'endroit même où elle avait commencé. Sur l'écran, Laurent eut juste le temps d'apercevoir une main agripper le collier de l'animal pour l'entraîner à l'intérieur de la pièce. Dans le hall, le jeune homme était allongé sur le carrelage, sans mouvement. Transi d'horreur, Laurent décida qu'il était temps d'appeler la gendarmerie.

Au moment où Laurent eut fini de composer le numéro, le type se redressa brusquement sur l'écran. Il se mit debout et resta figé tellement longtemps que Laurent eut l'impression qu'il avait rendu l'âme. Fasciné, il n'entendit même pas la jeune femme à l'autre bout de la ligne. Une minute passa et l'homme n'avait toujours pas bougé. Au téléphone, la gendarmette - sans doute découragée ou exacerbée par son silence -, avait raccroché depuis un bon moment. Il reposa le combiné et se mit à fouiller le mobilier. Au hasard de son examen, il finit par découvrir un couteau, qui vu son état délabré, avait dû servir de décoration pour un aquarium. Laurent savait qu'il prenait un risque certain, mais quelque chose le poussait à franchir cette porte. Conscience professionnelle ou curiosité obsessionnelle, peu importe, il avait pris sa décision. Il lança un dernier regard sur le type pétrifié, puis sur le couloir désert du deuxième étage et déplaça le frigo qu'il avait poussé là pour bloquer le passage. Zieutant par le trou de la serrure, il constata avec effroi que la porte donnant sur le hall avait été ouverte. Il tourna la clé dans la serrure. Putain mais qu'est-ce que tu fais ? Tu veux faire de ta femme une veuve ? Il s'avança au milieu des fossiles, en serrant sa lame rouillée comme le dernier des trésors. Si le chien revenait à la charge, il viserait la gorge. Il voyait déjà sa photo dans la gazette locale : « Un veilleur de nuit exécute un fauve sanguinaire et sauve un jeune homme d'une mort certaine. » Il n'y avait aucun bruit autour de lui, il aurait presque pu se croire seul dans ce grand bâtiment. Devant l'entrée, le visage plongé dans l'ombre, l'homme avait l'immobilité des mannequins en plastique des magasins de vêtements. La lumière parvenait jusqu'à ses pieds et Laurent remarqua un liquide qui s'écoulait de son corps et venait s'étendre vers le bureau d'accueil en suivant scrupuleusement la jointure des carrelages. C'était tout sauf du sang.
   « Vous allez bien ? » prononça timidement Laurent.
Drôle de question, le mec venait de se faire charcuter par un chien enragé et déversait sa vessie par camion entier. Intrigué, il se pencha pour plonger un doigt dans le liquide qui s'était faufilé jusqu'à lui. Doré, poisseux et fluide comme de l'eau, celui-ci aurait pu passer pour une boisson expérimentale sortit d'un labo, mais n'avait rien à voir avec de l'urine. Le fluide dégageait également une odeur désagréable, identique à celle des sécrétions purulentes. Le contact lui brûla la peau et il s'essuya vivement sur son pantalon. Avec empressement, il braqua le faisceau de sa lampe sur le visage du blessé et poussa un cri de surprise. Le jeune homme avait les yeux grands ouverts, la moitié de sa gorge avait été arrachée et l'on pouvait y voir ses vertèbres cervicales. Laurent se demanda comment il arrivait encore à tenir sa tête droite. Le liquide étrange ruisselait abondamment de la plaie béante. La peur l'envahit, et il regretta immédiatement d'être venu bêtement jusqu'ici. Le gars expulsa un gargouillis innommable de ce qui lui restait de gosier. Laurent aurait voulu revenir en arrière de quelques minutes, au moment où le téléphone était encore à portée de main. Il ne parvenait pas à détourner sa vue de cette vision d'horreur... il recula tout en laissant sa lampe braquée sur le regard vitreux du jeune homme et quand il fut assez loin, il se mit à courir.

Après avoir raccroché le combiné, il reprit peu à peu son souffle. Demain, il donnerait sa démission, peu importe le fric et l'appartement, il ne voulait plus mettre les pieds dans cet endroit, sa décision était irrévocable. La poignée de la porte s'abaissa plusieurs fois et quelque chose se mit à tambouriner sur le bois. Il resta paralysé de terreur.
 

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La mort, sa vie, son oeuvre

17/12/2008 21:46 par histoires-fantastiques

Quel charmant monsieur, songea-t-il en inscrivant la date sur le registre. Il rangea son livre et son lecteur dans l'un des tiroirs du bureau, s'installa sur le fauteuil, puis mit ses mains derrière la tête en se cambrant légèrement sur le dossier.
   « Alors Monsieur Ferdinan (il tentait d'imiter la voix d'Albert Villier), combien de fois par semaine vous astiquez-vous le manche ? »
Il prit une mine sérieuse.
   « Du lundi au vendredi de 22h à 6h Monsieur Villier. » Il sourit puis observa les écrans devant lui. Ils étaient déjà allumés lorsqu'il était entré, Balquan lui avait précisé que ceux-ci se mettaient en route en même temps que le système d'alarme et les veilleuses et que tout ce beau mécanisme était réglé comme une horloge. L'un des écrans était plongé dans le noir. Intrigué, Laurent consulta le tableau indicatif pour connaître l'emplacement exact du problème.

Écran n° 14 - Caméra 22 - Troisième étage - Couloir Nord-Est

Il reprit le registre journalier et alla à la page précédente. Henry Balquan n'avait rien signalé à ce sujet. Il allait devoir monter là-haut pour constater s'il s'agissait d'une caméra hors service ou d'une simple ampoule morte. Cela ne pouvait pas mieux commencer, rien de tel pour se mettre en confiance. Après avoir prit la lampe torche du veilleur de nuit modèle, il passa la porte de son bureau. Dans la salle des dinosaures, les veilleuses étaient maintenant allumées. Rassuré, il se dirigea vers le hall. Le son de ses pas était insupportable, il avait l'impression de marcher en talons aiguilles. Il finit par retirer ses chaussures et les déposa sur le comptoir de l'accueil. Malgré l'épaisseur de ses chaussettes d'hiver, la fraîcheur des pavés vint lui chatouiller la plante des pieds. Tout était calme et tranquille... trop sans doute.
   « Eh oh ! Il y a quelqu'un ici !? »
Sa voix lui revint, suivi d'un murmure étrange. Pris d'un doute, il resta immobile un instant. N'avait-il pas entendu quelqu'un lui répondre ? Il finit par sourire. Personne ne se trouvait ici. Il n'allait quand même pas s'imaginer n'importe quoi. Le bâtiment était dépourvu d'ascenseur, c'était un oubli scandaleux vis à vis des personnes handicapés et Laurent ne s'était pas gêné pour le glisser à Monsieur Villier. Celui-ci avait même fini par lui donner raison et lui avait assuré qu'il allait en toucher deux mots au patron dès qu'il aurait « l'occasion de le voir ». D'après ce qu'avait compris Laurent, les probabilités de tomber un jour sur ce monsieur étaient aussi minces que celles de gagner à l'Euro Millions. Il emprunta les escaliers et commença tranquillement à grimper les marches. Quand il fut au premier, il se rappela d'un truc que lui avait dit le réceptionniste : « des fois, il vaut mieux être raide mort dans un coin que de partir se promener dans les couloirs ». Ici aussi l'éclairage était bien dosé et les quelques peintures de décoration suspendues dans le couloir étaient remarquablement mises en valeur. Il continua de gravir les marches et arriva au second. C'était l'étage des animaux empaillés et il se remémora l'énorme éléphant qui trônait au milieu de la pièce. Il se pencha par-dessus la rambarde et leva la tête vers le sommet de l'escalier. Le troisième étage était plongé dans le noir. Enfant, dans une situation pareille, il aurait probablement fui, mais à son âge, il y a des choses que l'on ne peut se permettre de faire. Il actionna sa lampe et s'engagea à nouveau dans les escaliers. Une fois sur place, il put constater que ce n'était qu'une simple ampoule grillée. La caméra 22 se déplaçait lentement avec un petit bruit désagréable. Tout au fond, à l'autre bout du couloir, l'éclairage fonctionnait parfaitement. Il fut rassuré, il n'avait aucune envie d'appeler quelqu'un dès sa première nuit, cela aurait fait mauvais effet. Il se demanda s'il devait la remplacer... Henry Balquan ne lui avait rien dit à ce sujet et il ne savait même pas où chercher des ampoules de rechange.
   « Tant pis, je lui laisserai un mot pour le lui demander. »
Sa voix tremblait, ce qui ne fit qu'accentuer sa sensation de malaise. Avait-il fait une erreur en acceptant ce poste ? Enfant, il avait toujours eu peur du noir et à quatorze ans, il dormait toujours avec sa lampe de chevet allumée. C'était maintenant, à presque quarante ans, qu'il se retrouvait face à ses peurs, ses cauchemars d'enfant. Il constata amèrement, que le temps n'avait aucune emprise sur ces choses-là. Avant de redescendre, il orienta timidement le faisceau de sa lampe vers la seule porte qui se trouvait là... ''''La mort, sa vie, son oeuvre'''. Il eut subitement envie d'aller l'ouvrir. Pourquoi Henry Balquan lui avait conseillé de ne pas entrer ? La peur de choquer ? Même le vieil homme n'avait pas paru emballé à l'idée d'y pénétrer. Laurent crut entendre un léger murmure venant de là et il recula en gardant les yeux braqués sur la porte. Peut-être une autre fois.Il lui tourna le dos puis s'engagea à la hâte dans les escaliers.

De retour au rez-de-chaussée, il fut accueilli par un courant d'air glacial. La porte d'entrée était grande ouverte et la silhouette d'un individu se dressait là, à l'observer dans la pénombre. Les pans de sa longue veste s'agitaient au grès du vent et ses cheveux volaient dans tous les sens. Le personnage extirpa un objet de l'une de ses poches et les réverbères du quartier se reflétèrent aussitôt dessus. Laurent poussa un hurlement.
   « Ça va, gueulez pas... c'est moi Henry. »
Le vieux sortit de l'ombre, une cannette de bière à la main. Laurent se retint à la rampe d'escalier.
   « Vous m'avez fait une de ces peurs, confia-t-il en posant une main sur son coeur.
   – D'habitude je fais plutôt cet effet aux femmes. »
L'homme referma derrière lui puis poussa du pied un petit pack de bière qui vint terminer sa course au pied du bureau d'accueil.
   « Je vous ai apporté quelques bières au cas où.
   – Vous êtes bien gentil mais je vous ai déjà dit que je ne buvais jamais pendant le travail.
   – Vous bossez déjà ? » 
Le vieux zieuta sa montre.
   « Votre première ronde n'est qu'à 22 h, ajouta-t-il en fronçant les sourcils.
   – J'ai eu un problème avec une ampoule du troisième. »
Henry Balquan se plia brusquement en deux et un filet de bave s'échappa de sa bouche.
   « Vous feriez mieux d'arrêter de boire, fit Laurent quand le vieux se redressa. Vous allez mieux ?
   – Dans quelques temps ça ira au poil, dit-il en décapsulant sa canette. Cirrhose du foie ça vous dit quelque chose ? Il me reste quelques mois parait-il. »
Laurent fut totalement pris de court par sa réponse franche et pleine de courage.
   « Merde... des fois vaut mieux fermer sa gueule, finit-il par dire embarrassé.
   – Pouviez pas savoir... du coup je vois pas pourquoi j'arrêterai de boire. »
Il leva sa bouteille pour trinquer dans le vide et s'enfila quelques gorgées avec empressement. Sans avoir l'air d'y toucher, il demanda à Laurent s'il avait vu quelque chose d'étrange là-haut.
   « Non, je n'ai rien vu, pourquoi me posez-vous cette question ? »
Balquan parut réfléchir.
   « Pour rien... »
Un long silence s'installa.
   « Avez-vous lu votre contrat avant de le signer ? »
Laurent tiqua un peu mais se reprit aussitôt :
   « Pour vous parler franchement, non. J'ai totalement omis cet épisode que je trouve plutôt long et ennuyeux... vous allez me dire où vous voulez en venir à la fin ?
   – Il se passe des choses étranges ici. Je sais que ça va vous paraître étonnant, mais quand j'étais veilleur de nuit, j'avais parfois l'impression d'être observé... des portes qui claquent Monsieur Ferdinan, des ombres sur les écrans, certaines nuits je voyais même des individus bizarres pénétrer dans l'enceinte du musée pour finir par disparaître dans les méandres des couloirs... je vous jure, insista-t-il devant la perplexité de son interlocuteur. »
Il finit sa canette et son regard se figea sur les escaliers, comme s'il avait vu quelque chose. Laurent jeta un coup d'oeil dans cette direction, mais ne vit rien d'autre que la montée des marches. Le vieux bonhomme puait l'alcool et devait être saoul bien avant qu'il ne fût entré ici.
   « Je vous ai dit que l'année dernière des jeunes gens avaient pénétré dans le musée ? »
Laurent lui répondit par l'affirmative.
   « Eh bien l'un d'eux n'en est jamais ressorti... le plus étrange dans tout ça, ajouta-t-il quand son regard retrouva un semblant de vivacité, c'est que je suis persuadé que le patron se cache quelques part ici, dans ce bâtiment.
   – Là vous délirez, vous feriez mieux d'aller vous coucher... nous reprendrons cette conversation quand vous serez en état... regardez-vous, vous ne tenez plus debout. »
Balquan se rapprocha de lui et une haleine nauséabonde s'extirpa de sa bouche lorsqu'il se mit à chuchoter :
   « Je sais des choses. »
Laurent détourna volontairement son visage, mais le vieux se pencha d'avantage vers lui :
   « Quelques sauvages du fin fond de l'Afrique connaissent bien ce monsieur, certains sorciers lui auraient même lancé une malédiction en raison des atrocités qu'il aurait perpétré parmi les membres de leur tribu. Depuis ce jour, cet homme serait obligé de plonger son corps dans l'eau bénite plus de vingt heures par jour sous peine de subir une décomposition accélérée. 
   – Mais qu'est-ce que vous racontez ? »
Balquan empoigna Laurent par les épaules.
   « Je suis sérieux, affirma-t-il un peu trop sèchement en jetant des regards autour de lui. Je l'ai lu dans un vieux manuscrit qui allait passer à la poubelle. »

Laurent se réveilla vers midi. Une odeur de frites et de steaks montait du rez-de-chaussée. Il se leva de bonne humeur et descendit en pyjama. Stéphanie s'affairait à la cuisine pendant que Nicolas jouait tranquillement dans son parc à l'entrée du salon. Kathi était à table et regardait un jeu télévisé sur le petit écran de la cuisine. Quand elle vit son père, elle se leva pour l'embrasser.
   « Salut mon poussin, comment tu vas ?
   – Ça va bien papa, et toi ? Ce nouveau job ?
   – Excellent, vraiment, dit-il en passant la main dans les cheveux de sa fille, des fantômes à tout les étages, des bruits étranges, le train-train habituel quoi. Non, plus sérieusement, si le réceptionniste ne m'avait pas tenu la jambe toute la nuit ça se serait super bien passé.
   – Il a passé la nuit avec toi ? demanda Kathi en étouffant un rire.
   – Ouais, il était tellement éméché que j'ai dû le porter jusqu'à mon bureau... je l'ai réveillé en partant ce matin. »
Il s'avança vers sa femme et l'embrassa.
   « Te plains pas, lui dit celle-ci, au moins t'es pas resté tout seul, moi je ne pourrais pas passer la nuit dans un endroit pareil... surtout après ce qu'on m'a raconté. »
Elle ouvrit le couvercle de la friteuse et s'écarta un peu pour ne pas s'éclabousser.
   « Qu'est-ce que tu veux dire ? lui demanda Laurent.
   – Les gens me regardent bizarrement depuis que j'ai dit que mon mari travaillait là-bas, Madame Ambroise a même fait allusion à des choses étranges qui se seraient déroulées dans cet établissement. »
Stéphanie s'était arrêtée volontairement de parler et attendait de voir si son mari était intéressé par ce qu'elle lui racontait – ce n'était pas toujours le cas.
   « Vas y continue, ils m'intéressent tes commérages. »
Il chipa une frite dans le plat et elle lui fit signe d'attendre en désignant discrètement leur fille.
   « Kathi ? Tu veux bien aller chercher le courrier mon coeur, tu seras gentille.
   – Bien sûr maman. »
Stéphanie attendit qu'elle fut sorti et poursuivit :
   « Madame Ambroise travaillait là-bas il y a quelques années, comme femme de ménage. Pendant son travail, elle était toujours seule dans le bâtiment. Elle m'a raconté que parfois, elle entendait des bruits étranges, comme des halètements de chien ou encore des bruits de pas. Une fois, elle avait même vu quelque chose alors qu'elle voulait nettoyer la salle de bain du rez-de-chaussée. Quand elle avait pénétré dans la salle d'eau, l'atmosphère était humide, comme si quelqu'un avait pris une douche peu de temps avant. Le rideau était tiré et il semblait y avoir quelqu'un allongé dans la baignoire. Bêtement, elle s'était excusée, mais l'ombre n'avait eu aucune réaction. C'était au moment où elle s'était approchée du rideau que la chose s'était tout d'un coup redressée dans la baignoire. Après avoir interpellé plusieurs fois l'individu sans obtenir de réponse, elle s'était enfuie. Elle m'a dit qu'elle n'avait jamais eu aussi peur de sa vie. Son mari avait tenté de la persuader de retourner là-bas pour finir son boulot, stipulant que pour trente euros de l'heure, c'était de la folie de refuser une place pareille. Elle l'avait envoyé promener en lui disant que s'il n'était pas content, il n'avait qu'à y aller lui-même.
   – Il y est allé ? questionna Laurent avec curiosité.
   – Non, et Madame Ambroise n'y est jamais retournée non plus. »

Quand il arriva devant l'immeuble le soir même, il remarqua un homme aux abords de l'entrée.
Il était assis sur des bouts de carton et grelottait en fumant sa cigarette. Il n'avait pas la quarantaine et empestait l'alcool à dix mètres. Laurent reconnut le type qu'il avait vu sur l'écran lors de sa première visite. Il lui adressa la parole :
   « Vous n'avez pas d'endroit où passer la nuit Monsieur ? »
Le type leva les yeux vers lui et s'esclaffa.
   « Vous m'avez bien regardé ? Est-ce que j'ai l'air d'avoir de quoi me payer une chambre ? »
Laurent ne se démonta pas et ajouta :
   « Vous comptez dormir ici ?
   – Un peu mon neveu, même que j'attends ma femme... elle est là-dedans », dit-il en désignant la glace contre laquelle il était appuyé.
   « Ça j'en doute voyez-vous.
   – Sans déconner ? »
Le type avait des yeux hallucinés, comme si on venait de lui annoncer que Jim Morrison donnait un concert aux arènes de Nîmes le soir même. Laurent se pencha pour introduire la clé dans la serrure de la grille. Dehors la rue était presque aussi calme que la veille et quelques jeunes gens traînaient encore du côté de l'abribus.
   « Je l'ai vue pourtant », murmura-t-il en regardant fixement devant lui.
Il tirait sur sa cigarette comme s'il s'agissait d'une paille pour soda.
   « Elle était là, derrière ces vitres », ajouta-t-il.
Laurent se tourna vers lui.
   « Quand l'avez-vous vue ?
   – Il y a deux nuits de ça. 
   – Elle doit probablement vous attendre chez... quelque part, mais certainement pas ici.
   – Vous le pensez vraiment ? »
L'homme le fixait intensément de son regard brûlé par l'alcool.
   « J'en suis certain », affirma Laurent avec un petit sourire complaisant.
Il donna deux tours de clé et poussa la porte. Le clodo lui tendit alors une photo abîmée, qui devait traîner dans sa poche depuis fort longtemps. Poliment, Laurent jeta un oeil sur un visage de type africain et approuva de la tête.
   « Vous avez une sacrée chance.
   – J'avais... elle est morte dans un incendie il y a huit ans. »

Quand il fut installé dans le fauteuil en cuir, la première chose qu'il fit ce fut de jeter un coup d'oeil au registre. Celui-ci ne contenait rien de nouveau et en regardant du côté de la camera 22, il constata avec soulagement que l'ampoule du troisième avait été remplacée. Il espérait qu'Henry Balquan ne viendrait pas encore lui casser les pieds cette nuit. Au cas où le vieux se pointerait à nouveau avec son pack de bière, il avait décidé d'appeler Albert Villier à la rescousse... il commençait à en avoir sérieusement marre de tout ces ivrognes.

Il lisait un magasine traitant du dopage lorsqu'il fut brusquement plongé dans le noir. Il resta calme, mais la panique n'était pas loin. C'était seulement sa seconde nuit et il semblait y avoir encore un problème. Il se leva et tata en aveugle pour mettre la main sur sa lampe. À un quart d'heure près, c'était l'heure de sa première ronde. Il sentit quelque chose lui oppresser la poitrine et l'air commença à lui manquer. Il reconnut très vite les symptômes, même si ceux-ci ne s'étaient plus manifestés depuis l'adolescence. Ses premières crises de Spasmophilie avaient débuté lorsqu'il était encore enfant. Comme le lui avait expliqué le médecin il y a plus de trente ans, il s'empara d'un sac plastique – celui que Balquan lui avait laissé avec les barres chocolatées – et se mit à respirer à l'intérieur. Son malaise se dissipa en quelques minutes. Les écrans de surveillance se rallumèrent sans prévenir et il put constater que le hall d'entrée et le couloir du second était restés plongés dans l'obscurité. En cas de coupure prolongée, un réseau électrique parallèle prenait automatiquement le relais. Laurent avala sa salive. L'orage qui grondait à l'extérieur était sans doute responsable de ce désagrément. Maintenant, il allait devoir se rendre dans le hall pour remettre le courant. À peine franchit-il le seuil du bureau, que la porte donnant sur le hall se referma lentement sous ses yeux. Une odeur curieuse flottait dans l'air, elle lui rappela étrangement celle des poils de chien mouillé. Le faisceau de sa lampe était toujours orienté en direction de la porte du fond, comme si l'individu qui venait de quitter la pièce pouvait revenir à tout moment. Arrête, personne ne va revenir. Son coeur s'accéléra. Qui pouvait bien l'attendre là-bas ? Henry Balquan ? Qui d'autre à part lui ? Après avoir abandonné ses chaussures dans le bureau, il s'avança prudemment, guettant une présence éventuelle au milieu des monstres d'un autre temps. Quand il fut devant la porte fermée, il s'arrêta. Un bruit désagréable et inquiétant arriva jusqu'à lui, comme si un animal couinait de l'autre côté. Le doute le submergea. Peut-être avait-il fait le mauvais choix. N'aurait-il pas mieux valu qu'il ait appelé quelqu'un ? On ne sort pas les gens de leur sommeil pour des broutilles. Il ouvrit brusquement la porte et celle-ci alla s'écraser contre le mur dans un vacarme assourdissant. Du coin de l'oeil, il distingua brièvement une ombre en haut des marches, mais celle-ci disparu quand son regard se porta à cet endroit.
   « Qui est là ?! » lâcha-t-il la peur au ventre.
Il sillonna les environs avec sa lampe. Du côté de l'entrée, l'armoire électrique était entrouverte et il s'avança vers elle. Dehors, le clochard avait disparu, probablement était-il parti se mettre à l'abri de la pluie. Quelques fusibles étaient hors service et il les remplaça. Dans le hall, les ampoules se rallumèrent les unes après les autres. Le bruit entendu précédemment fut remplacé par un autre, beaucoup plus faible celui-ci, c'était comme si quelqu'un marchait pieds nus sur le carrelage.
   « Je vais appeler Monsieur Villier je vous préviens ! » déclara-t-il en scrutant le fond de la salle, là où la lumière ne parvenait pas.
Mais son attention se porta à nouveau en haut des escaliers. Il songea à ces foutus écrans de contrôle. Ces saloperies de machines étaient à l'autre bout. Il aurait donné n'importe quoi pour les avoir devant lui à cet instant précis, car l'individu qui jouait avec lui était quelque part au premier étage.

Il ne releva rien de bizarre jusqu'au moment où un courant d'air froid aux relents de pourriture vînt l'accueillir sur le seuil du troisième étage. C'était comme si une morgue au système de réfrigération défaillant avait été laissée ouverte quelque part. Il ne tarda pas à trouver l'origine de l'odeur. Sur sa droite, la porte des spécimens humains était entrouverte et baillait légèrement au gré des appels d'air. L'espace d'un instant, il fut persuadé de voir '''Odeur Garantie'''écris sur la petite plaque... mais ce n'était que son imagination. Fasciné, il s'avança lentement dans sa direction. À travers l'ouverture ne transparaissait que les ténèbres. Pousse la, lui susurra une petite voix intérieure. Il pouvait le faire, il était assez près pour ça, mais quand il avança une main, la porte se referma brusquement dans un claquement sec. Un frisson le parcourut et il recula jusqu'au mur d'en face. Son regard se porta alors sur les empreintes humides qui parsemaient les pavés du couloir. Ebahi, il les suivit des yeux. Une femme se tenait de l'autre côté du corridor, nue et raide comme une statue. Sa longue chevelure blonde s'agitait et venait caresser ses seins en tournoyant. Cette sublime vision éveilla en lui des choses totalement insoupçonnées. Son coeur se mit à cogner dans sa poitrine et un plaisir malsain fondit sur lui sans prévenir. Quand il voulut s'approcher d'elle, la créature lui tourna le dos et disparut vers l'aile Est, en direction des salles égyptiennes.
   « Attendez ! » cria-t-il.
Il se lança à sa poursuite comme un damné. Ses pieds cognèrent lourdement le sol à chacun de ses pas et ses chevilles lui hurlèrent de s'arrêter. Arrivé à l'angle, il ne trouva personne, la femme s'était volatilisée.

Quand il fut redescendu dans le bureau, il se jura de ne mentionner en aucun cas ce qu'il avait vu là-haut. Il soupçonnait Henry Balquan d'avoir été volontairement écarté de son poste de veilleur de nuit pour incompétence. Il devait certainement être ivre la plupart du temps et Laurent ne voulait en aucun cas qu'on le prît pour un alcoolique enclin aux hallucinations.
 

 

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La mort, sa vie, son oeuvre

17/12/2008 21:35 par histoires-fantastiques

 

   « Où allez-vous Monsieur ? » demanda-t-il avec un air suspicieux.
Laurent faillit lui balancer une plaisanterie du genre : ''À quand la reconstitution des Beatles John ?''
   « J'ai rendez-vous ici, finit-il par dire en désignant le bâtiment.
   – Vous travaillez là ? »
Sous son regard insistant, Laurent finit par lui répondre que oui, il bossait ici. Le type se mit brusquement debout et brandit sa pancarte en hurlant :
   « Monstre ! Assassin ! »
Tous ses congénères suivirent, se levant comme un seul homme en hissant leurs panneaux. L'un d'eux avait encore la moitié d'un jambon beurre dans la bouche et manqua s'étouffer en vociférant. Un autre – visiblement sorti du sommeil – hurlait comme un damné en direction de la rue, cherchant désespérément la personne sur qui crier. Assis sur le trottoir, deux manifestants, déjà complètement ivres, chantaient bras dessous bras dessus en se dandinant de gauche à droite. Effrayé par cette armée d'humains irrités, Laurent recula puis finit par courir en direction du bâtiment. À bout de souffle, il trébucha sur les premières marches de l'entrée et se retourna précipitamment pour s'assurer que la bande de cinglés ne l'avait pas suivi. Ils avaient tous conservé une distance respectable, comme si une barrière invisible les empêchait d'avancer plus près. Un peu vexé d'avoir eut peur, il leur fit un geste de la main pour leur signifier qu'ils étaient tous marteaux. En retour, le sosie de John Lennon lui cria quelque chose qu'il eut du mal à comprendre, mais qui n'avait rien a voir avec une déclaration d'amour. Il finit par les abandonner du regard et s'intéressa aux portes vitrées entremêlées de ferraille qui se trouvaient derrière lui. Suspendu là, un vieil écriteau affichait encore des tarifs en francs, mais toujours aucun indice sur la nature de la visite. Il ne semblait avoir aucune agitation à l'intérieur et quand il essaya de pousser la porte, celle-ci ne voulut rien savoir. Il colla ses mains contre la vitre pour sonder l'intérieur et sursauta en apercevant un visage horriblement ridé quasiment collé au carreau. L'espace d'un instant, Laurent faillit s'enfuir en hurlant, mais l'homme d'une soixantaine d'années lui sourit et donna un tour de clé afin d'entrouvrir légèrement la porte pour lui parler :
   « C'est vous Ferdinan ? marmonna-t-il en jetant un bref coup d'oeil au-dehors.
   – Oui c'est moi.
   – Je vous attendais, entrez. »
Le vieux le laissa pénétrer à l'intérieur et referma derrière lui. Il était plutôt grand et ressemblait étrangement à un acteur bien connu. Laurent avait son nom sur le bout de la langue sans pouvoir le sortir. Finalement, ce type n'était pas si effrayant que ça, et ses rides étaient plutôt harmonieuses.
Il jeta un coup d'oeil circulaire autour de lui. Le hall possédait un plafond vertigineux où le moindre bruit était intensifié à outrance. Les murs étaient blancs et une odeur de peinture fraîche laissait à penser qu'ils avaient été refait il y a peu. Quelques toiles habillaient cet univers aseptisé où la clarté aveuglait presque et les différents motifs de l'architecture laissaient à penser que le bâtiment était encore plus ancien qu'il ne l'aurait cru.
   « Ça vous plaît ? intervint l'homme qui avait remarqué le regard admiratif de Laurent.
   – Oui, beaucoup.
   – Eh bien pas moi, je trouve ça horrible. »
Il se mit à rire et se présenta :
   « Henry Balquan, pour vous servir », annonça-t-il en lui tendant la main.
Laurent la lui serra fermement et porta son attention sur l'escalier qui menait à l'étage.
   « Ne vous attendez pas à voir quelqu'un d'autre ici, nous sommes seuls aujourd'hui. 
   – Moi qui pensais rencontrer des gens de la haute société, fit Laurent en plaisantant.
   – Il n'y a que des choses mortes ici, et certaines le sont depuis des millions d'années. Toutes les oeuvres entreposées dans l'immeuble, nous les tenons de notre cher patron. Si vous voulez plus d'informations sur cet aventurier amateur d'art et de science, il vous faudra le rencontrer en personne... en même temps, si vous avez la chance de le croiser un jour, faites une croix sur le calendrier et jouez au loto, ça fait plus de dix ans que je travaille ici et je ne l'ai encore jamais vu... en tout cas une chose est sûre, il paye bien. Voilà, en attendant je suis chargé de vous faire découvrir cet endroit, mais ne comptez par sur moi pour faire des choses du genre ( Il bomba le torse et fit un geste de présentation en direction du mur vide) : le fabuleux vase que vous avez devant vous, fait partie de la troisième dynastie Chinoise et a été confectionné par le grand et regretté Whong Machintruc et tout le saint bataclan. Chacun sa place, je ne suis que le réceptionniste. »
Il lui adressa un clin d'oeil malicieux. Laurent sourit, mais revint très vite à ce qui le tracassait :
   « Je peux vous poser une question ? »
L'homme hocha la tête en signe d'approbation.
   « En quoi consiste mon travail ? »
Le vieil homme l'abandonna soudain pour se diriger vers le bureau d'accueil. Laurent le suivit et remarqua un petit frigo discrètement dissimulé à cet endroit. Balquan en extirpa une cannette de bière et la lui tendit, mais il la refusa poliment :
   « Jamais pendant le travail », dit-il avec sérieux.
Le vieux le dévisagea avec l'oeil de celui qui croit qu'on se fout de lui.
   « Ça durera pas, assura-t-il, les nuits sont longues ici vous savez... puis des fois, il vaut mieux être raide mort dans un coin que de partir se promener dans les couloirs. »
Il décapsula sa bouteille et en but la moitié d'un trait.
   « Vous effectuerez des rondes toutes les deux heures, déclara-t-il en essuyant l'excédent d'alcool resté sur ses lèvres. Vu qu'il faut au moins quarante-cinq minutes pour faire le tour de toutes ces foutues pièces, il vous restera plus d'une heure pour glandouiller dans votre bureau.
   – C'est tout ? demanda Laurent dont la surprise se lisait aisément sur son visage.
   – Ben oui, vous vous attendiez à quoi ? À faire le poirier toute la nuit en chantant La vie en rose ? »
Laurent en resta muet et quand le vieux fronça les sourcils et agita ses bras pour chasser une mouche un peu trop collante, le nom de l'acteur lui revint aussitôt.
   « On vous a déjà dit que vous ressembliez à...
   – Trop souvent. »
Il vida sa bouteille et fit signe à Laurent de le suivre.
   « Venez, je vais vous montrer où vous passerez le plus clair de votre temps. »

Ils parcoururent l'intégralité de l'allée centrale et arrivèrent devant une porte où était inscrit en lettres d'or : Paléontologie. Balquan l'ouvrit et ils s'engagèrent dans la salle. Elle était remplie de fossiles reconstitués jusqu'au moindre bout de peau. On pouvait y voir des tricéraptops, quelques vélociraptors et un tyrannosaure gigantesque qui chatouillait presque le plafond de sa tête.
   « La collection n'est pas complète, il reste encore quelques spécimens qui devraient arriver d'ici peu. »
Laurent – qui avait du mal à les quitter des yeux – finit par s'arrêter devant le plus monstrueux d'entre eux.
   « C'est incroyable ! Je n'avais jamais vu une chose pareille. 
   – Laissez-moi deviner... vous débarquez d'une île déserte et vous avez laissé vos haillons à l'entrée c'est ça ?
   – Presque, disons que vivre en touchant sept cents euros de chômage, ça freine un peu les sorties en famille.
   – Ah, je vois où vous voulez en venir », confessa Henry Balquan en continuant d'avancer.
Laurent abandonna ces vestiges d'un passé lointain et emboîta le pas du gardien qui était déjà dans une autre salle.
   « Vos quartiers cher Monsieur. »
C'était un bureau tout ce qu'il y avait de plus sommaire. Il contenait un fauteuil et une table où demeurait une cafetière bon marché. Ce ne fut qu'en pénétrant dans la pièce que Laurent découvrit le mur rempli d'écrans de contrôle.
   « Regardez, fit le vieux en désignant la console, ceci est votre gagne pain. Si vous gardez l'oeil sur tout ces trucs, tout se passera pour le mieux. »
Laurent s'attarda sur le numéro 10 où l'on pouvait observer l'entrée du bâtiment.
   « Y a-t-il déjà eu des intrusions ? » questionna-t-il en regardant avec curiosité un homme assis devant l'entrée, ses habits étaient sombres et il buvait quelque chose qui n'avait rien à voir avec de l'eau minérale.
   « C'est encore arrivé l'année dernière, lui répondit Balquan. Une bande de petits cons voulait faire la fiesta avec les animaux empaillés du second... c'est un voisin qui a donné l'alerte, mais entre nous Monsieur Ferdinan, il faut garder l'oeil sur tout dans un endroit pareil. »
La pièce était chauffée et le fauteuil paraissait confortable. Laurent remarqua une petite salle de bain à droite de l'entrée.
   « L'ampoule qui se trouve juste au-dessus de la porte (Laurent se tourna pour regarder) est un témoin lumineux qui s'éclaire exclusivement s'il y a effraction. Toutes les portes verrouillées sont reliées entre elles par un système d'alarme. Si par malheur celui-ci s'allume, ne vous affolez surtout pas et prenez le temps de contrôler vos écrans avant d'appeler les flics, il peut arriver qu'il y est un dérèglement.
   – Vous étiez veilleur de nuit ici ?
   – Oui, il y a quelques années, dit le vieux qui ne s'attarda pas sur le sujet. Le système est programmé pour démarrer à 22 h et s'arrêter à 6 h. Si jamais il y avait le moindre problème avec l'alarme ou les caméras de surveillance, téléphonez au numéro inscrit sur le petit tableau (il désigna un cadre blanc avec son feutre noir qui pendouillait). Je vous conseille de prendre de la lecture ou votre ordinateur portable si vous en avez un, sinon vous allez trouver le temps long, croyez-en mon expérience. 
   – C'est noté, j'aime lire de toutes manières – il songea aux Entrevue de Stéphanie – et la solitude n'est pas quelque chose qui me dérange.
   – Ça le deviendra peut-être », lui dit Balquan sur un ton grave.
Laurent s'avança vers la fenêtre et jeta un coup d'oeil au-dehors. L'agitation de la ville ne parvenait pas à transpercer les double vitrage. En bas, les manifestants se servaient du café bouillant et de la fumée blanche se dégageait de leurs verres en plastique. Pourquoi étaient-ils ici ? La question lui était venue spontanément. De toute évidence, tout ces gens avaient un rapport avec cet endroit. Il se retourna et jeta un coup d'oeil autour de lui. Les murs de la pièce était nus, impersonnels et il se dit qu'il mettrait un point d'honneur à suspendre quelques posters pour égailler un peu les lieux.
   « Vous voulez voir le reste Monsieur Ferdinan ? »

L'immeuble était immense et les salles innombrables. Laurent se dit qu'il serait très facile de se perdre dans un endroit pareil. Ils passèrent aléatoirement par la salle des oeuvres d'art chinoises, celle des animaux empaillés, celle de la préhistoire...
   « Et celle-ci ? » demanda-t-il en désignant une porte qu'ils venaient de passer.
Sur la plaque dorée était écrit : '''La mort, sa vie, son oeuvre''' et un petit écriteau discret avait été accolé juste au-dessous : '' Exposition garantie sans odeur '''. Henry Balquan parut ennuyé, de toute évidence il ne s'attendait pas à ce que Laurent l'interrogea sur cette porte.
   « C'est là que sont entreposés les spécimens humains... à votre place je ne pénétrerais pas
là-dedans. »
Le vieux le jaugeait du regard et semblait pressé de s'éloigner.
   – Des humains ?
   – C'est difficile à expliquer, déclara-t-il devant l'expression médusée de Laurent, moi-même je ne comprend pas encore les procédés de cette science. Ce sont des corps qui sont passés par l'imprégnation polymérique. Ils sont plus vrais que nature vous savez, au point qu'on a parfois l'impression qu'ils vont se mettre à bouger sous nos yeux.
   – Mais d'où viennent les corps ? se hasarda Laurent, un rictus de dégoût sur les lèvres.
   – Bonne question... vous devriez peut-être demander au patron. »
Il n'attendit pas que son acolyte fût sorti de son hébétude et passa son chemin pour atteindre les escaliers. Laurent jeta un dernier coup d'oeil à la porte fermée et rejoignit le réceptionniste avec empressement.
   « Dites-moi, cette salle n'est pas ouverte au public c'est ça ?
   Gagné ! Et je ne sais pas si elle le sera un jour. »
Il s'arrêta au bord des marches et se retourna pour faire face à son interlocuteur.
   « Pour l'instant, le musée n'a aucune autorisation et les pétitions contre cette expo ne cessent de tomber. Les gens veulent des réponses Monsieur Ferdinan, ils doutent de la provenance des cadavres. Paraîtrait qu'ils viennent tous d'Afrique et que ces gens-là auraient généreusement légué leur corps au musée... moi je n'en crois rien et je vais vous dire pourquoi... »
Une porte s'ouvrit brusquement au milieu du corridor et un homme en sortit pour venir à leur rencontre.
   « Monsieur Villier ? balbutia Henry Balquan. Je pensais que vous étiez au séminaire de Genève.
   – Un ennui de dernière minute... vous avez fait connaissance ? »
Un bandage barrait sa main gauche et semblait s'étendre sous la manche de son costume.
   « Oui, nous avions presque fini, répondit Balquan, il me restait juste à donner à Monsieur le plan de l'immeuble et le parcours de la ronde... rien de grave au moins ? demanda-t-il timidement en désignant le bandage.
   – Non, rassurez-vous, un bon médecin et tout rentrera dans l'ordre. »
Villier sourit puis s'adressa à Laurent :
   « Alors, comment trouvez-vous notre musée ?
   – Incroyable, vraiment je suis bluffé.
   – C'est parfait... si nous allions au rez-de-chaussée afin de signer votre contrat ? Enfin, si le poste vous intéresse toujours bien sûr. »

Quand Laurent rentra chez lui pour retrouver Stéphanie, il était passé treize heures.
   « Ah quand même ! Je m'apprêtais à mettre ton repas au frigo.
   – Je suis désolé ma chérie, dit-il en accrochant sa veste au porte manteau, mais il a fallu que l'on m'explique une montagne de choses, je te jure, je ne savais plus où donner de la tête. 
   – Allez arrête, tu as vu ta tronche ? »
Laurent était à deux doigts d'éclater de rire.
   « Bon d'accord, je l'avoue, c'est la planque... j'ai juste à rester le cul vissé sur un fauteuil pour regarder des écrans et aller me dégourdir les jambes toutes les deux heures... non franchement j'en reviens pas Stéphanie. Je ne mériterai même pas de toucher la moitié de ce qu'ils m'offrent. »
Elle lui présenta son repas réchauffé au micro-ondes qu'il se mit à engloutir comme un mort de faim. D'humeur réjouie, il lui proposa d'aller faire un tour dans leur nouvel appartement juste après le repas.
   « Tu commences quand ?
   – Demain soir... ça me laisse l'opportunité de passer une dernière nuit d'amour avec ma petite femme. »
Elle rougit un peu et se dirigea vers le buffet pour se servir un café.
   « Ouais... si tu t'endors pas sur le canapé. »
Il lui promit que non et ils finirent par discuter de toute autre chose. Au milieu de leur conversation – qui traitait des résultats scolaires de leur fille Kathi –, Laurent ne put s'empêcher de repenser à l'une des clauses de son contrat, une chose si insensée, qu'il avait tiqué avant de finalement signer.
Il s'était juré de ne jamais en parler à sa femme, malgré les conséquences tragiques qui pouvaient en résulter. Il était torturé par le remords, mais il lui suffisait de voir la joie de Stéphanie pour que sa culpabilité fût enterrée profondément.

Quand il se réveilla le lendemain, il était tout courbaturé. La nuit avait été agitée et les grincements du sommier résonnaient encore dans son crâne. Stéphanie n'était pas à ses côtés et il jeta un regard vitreux sur son réveil. Il était presque midi. Sa femme avait déjà commencé à remplir quelques cartons. L'entreprise de déménagement devait passer avant la fin du mois. L'appartement se trouvait à deux minutes du musée, non loin de l'immeuble où Laurent avait eu son entretien d'embauche. C'était un endroit immense où l'on aurait presque pu loger tous les sans-abri de la ville. Le jardin n'était pas en reste, avec une pelouse digne des meilleurs terrains de football, une balançoire toute neuve et une piscine bien ombragée pour les chaudes après-midi d'été. Kathi avait découvert sa future chambre avec beaucoup d'enthousiasme, se projetant immédiatement dans la disposition du mobilier, quant à Stéphanie, elle avait fondu en larmes en ne cessant de répéter que tout ça était impossible.

Dans la soirée, après avoir regardé la première partie d'un reportage sur la crise du logement en France, il embrassa sa femme et attrapa le bus de 21h30 pour la rue du Sacerdoce. Il n'était pas fier et son ventre ne cessait de le torturer sous l'effet du stress. Il pensait que sa première nuit allait être la plus difficile... il se trompait. Pour garder les yeux ouverts, il avait emporté avec lui un petit livre sur les étapes touristiques du Languedoc Roussillon et un lecteur MP3. Maigres provisions pour une première veille, mais il s'était dit que ces choses-là se mettraient en place au fil du temps.

Devant le bâtiment, tout était étrangement calme. La place avait été désertée par les manifestants et des vestiges de leur passage demeuraient encore sur les marches. Quelques voitures circulaient dans la rue, mais force était de constater que cet endroit de la ville était peu fréquenté la nuit. Le musée était plongé dans l'obscurité et seuls les réverbères vieillissants de l'autre côté de la route se reflétaient sur ses vitres. L'angoisse le submergea. Il espérerait que rien n'allait venir gâcher sa première nuit ici. Il s'avança jusqu'à l'entrée et déverrouilla la grille avant de la hisser au-dessus de sa tête. Un bruit atroce de ferraille grippée déchira l'atmosphère. Mal à l'aise, il jeta un regard confus autour de lui, puis ouvrit l'entrée en ayant la sensation d'être un intrus. Une fois dans le hall, il chercha à tâtons l'interrupteur. Des ampoules de faible puissance s'allumèrent un peu partout, découvrant un intérieur encore plus impressionnant qu'il ne l'avait été lors de sa précédente visite. C'était du grand art, l'éclairage n'avait pas été placé au hasard et chaque ampoule éclairait une partie de l'architecture avec beaucoup d'élégance. Le ronronnement du compteur électrique était la seule source de bruit. Il rabattit la porte d'entrée et donna deux tours de clé en observant la rue déserte. Voilà, il était maintenant responsable de la sécurité. Lourde tâche quand il songeait à toutes les richesses que recelait cet endroit. Sans perdre un instant, il prit la direction de son quartier général. Le bruit de ses pas résonna alors dans la pièce haute de plafond et l'incommoda fortement. Demain, il apporterait une paire de pantoufles... après tout, qui cela pourrait gêner ? Devant la salle des dinosaures, il s'arrêta sur le seuil pour rechercher l'interrupteur. Il eut beau tâtonner, il ne le trouva pas. Peu à peu, ses yeux s'accoutumèrent à la semi-obscurité. Au milieu des ombres, il commença à discerner le contour des créatures. Elles étaient effrayantes et paraissaient à l'affût, prêtes à lui sauter dessus s'il s'aventurait sur leur territoire. Dans leurs yeux menaçants se reflétait la faible lueur du hall d'entrée. Le bureau était tout au bout et Laurent commença à s'avancer dans cette direction en regardant droit devant lui. À mi-chemin, il accéléra le pas et arriva devant la porte qu'il s'empressa d'ouvrir. Quand le bureau fut éclairé, il découvrit un cahier ouvert sur la table et s'approcha pour le consulter :

Monsieur Ferdinan,

n'oubliez pas d'inscrire la date et les problèmes éventuels que vous pourriez rencontrer lors de vos rondes (ampoule défectueuse, robinet qui fuit ). Je vous ai laissé des barres chocolatées dans le frigo du hall. En espérant que vous passerez une excellente nuit.

Henry Balquan.

   

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Repose en paix

17/12/2008 12:09 par histoires-fantastiques

 

   « Vous savez, lui dit Stephane avec un sourire qu'il voulut imperturbable, quelquefois des gens écrivent des lettres, et le plus souvent, ils veulent que les principaux intéressés les lisent, alors ils notent le nom et l'adresse sur une enveloppe et vont à la poste... c'est pas comme ça que ça marche ? »
Le vieux se mit à rire.
   « Si, c'est la procédure en effet, concéda-t-il en essayant de reprendre son sérieux. L'ennui c'est que cette lettre... »
Il s'interrompit, visiblement embarrassé.
   « ... cette lettre portait l'adresse du cimetière de la ville... je sais que ça paraît dingue mais... »
Stephane essaya vainement d'avaler sa salive et son coeur s'emballa.
   « Il n'y avait pas le nom de l'expéditeur au dos de l'enveloppe ? questionna-t-il nerveux.
   – Bien si justement... il y avait celui de votre femme. »
La rage et la peur se mêlèrent au plus profond de lui et il pensa à Josiane. Cette vieille garce allait lui payer ça, quelles que fussent ses intentions, elle allait s'en mordre les doigts. Feignant la surprise, Stephane finit par demander ce qu'était devenue cette lettre.
   « Vous ne l'avez pas reçu ? l'interrogea Henry avec étonnement.
   – Non, désolé... je n'ai rien reçu, lui répondit-il en restant impassible. »
Sur son tabouret, le vieux parut contrarié :
   « Je crois que je n'aurais pas dû vous en parler, je suis vraiment désolé. Figurez-vous que Bertrand est venu me trouver pour savoir ce qu'il devait en faire, confia-t-il avec un sourire, toujours aussi idiot notre cher facteur, je lui ai répondu qu'il devait la faire suivre mais qu'il avait plutôt intérêt à changer l'adresse... finalement je ne sais pas s'il l'aura fait cet imbécile. »
Stephane était perdu dans ses pensées et son visage, décomposé depuis, était d'une blancheur cadavérique.
   « Vous vous sentez mal ? »
La voix du vieil homme lui parut lointaine et Stephane lui répondit au hasard, sans en être certain.
Il tenta bien de reprendre un peu le fil de la conversation, mais celle-ci l'avait un peu secoué.
   « À voir votre expression, déclara Henry avec un petit sourire amical, je dirais que quelque chose vous torture et que vous êtes revenu ici pour vous en débarrasser. »
Après quelques secondes de malaise, il finit par lui répondre :
   « C'est un peu ça oui... je suis venu régler des comptes. »
Après avoir terminé son café, il salua poliment son voisin de bar et déposa un billet sur le comptoir. En passant la porte, il jura entendre le vieux Henry lui dire de transmettre toute sa sympathie à Sarah. Il ne se retourna pas et sortit dans la rue pour se noyer dans la masse, au milieu des gaz d'échappement et des coups de klaxons.

Quand il arriva au numéro 22 de la rue Marcel Aimé, il sut que sa belle-mère ne vivait plus ici.
Une femme d'un trentaine d'années lui ouvrit. Elle serrait contre elle un gamin de quelques mois qui essuyait avec application son nez morveux sur sa robe. Les cheveux longs ébouriffés et la cigarette au bec, la dame lui lança un : « Ouais, c'est pour quoi ? » plein de lassitude.
   « Bonjour, je recherche l'ancienne locataire, peut-être l'avez-vous connu, elle...
   – Josiane Bodoin ? le coupa la femme en asticotant son filtre avec l'un de ses ongles.
   – Oui c'est ça.
   – Elle a déménagé Monsieur.
   – C'est ce que je vois, lui dit-il en souriant bêtement pour ne pas la froisser, vous pouvez peut-être m'indiquer où elle vit actuellement, je suis son beau-fils et nous nous sommes perdus de vue il...
   – Oh vous savez, elle n'est pas loin d'ici, le coupa à nouveau la femme que la situation semblait amuser, vous la trouverez de l'autre côté de la route. »
Stephane se retourna et observa avec stupéfaction le cimetière qui s'étendait sur plusieurs dizaines de mètres. Quand il voulut questionner la dame, il eut juste le temps d'apercevoir la porte se refermer sur lui. Le rire insolent de la jeune femme éclata alors par delà la cloison et finit par s'étouffer progressivement au coeur de la maison.

Restant médusé quelques instants, il finit par quitter le trottoir, puis traversa la rue pour pénétrer dans l'ossuaire. Au bout de la deuxième allée, il trouva la sépulture. Josiane était morte quelques semaines auparavant. Il se retint de cracher sur la tombe malgré l'envie effrénée qui le tiraillait.
   « Vieille peau ! » lâcha-t-il dans un souffle en jetant des regards coupables autour de lui.
La déception l'envahit aussitôt. Il aurait voulu la faire souffrir, lui faire payer le passé, ses insultes, ses humiliations. L'amertume finit par laisser place à la peur. Cette lettre ne pouvait venir de Josiane. Il leva les yeux au ciel, sachant bien que le moment était venu de se mettre en route et de faire face à l'inconnu. Les premières gouttes de pluie s'écrasèrent sur son front. Ils l'avaient annoncé à la télévision, le temps allait se gâter. Mais il s'en foutait, il n'avait pas l'intention de dormir au chalet, il serait rentré à Valborgne avant la nuit. Pourquoi en serait-il autrement ?

La route était en piteuse état, parsemée de trous et d'herbes. Le grincement des essuies-glace était agaçant, on aurait dit un compte à rebours inquiétant dont l'issue fatale demeurait bien mystérieuse.
À l'extérieur, on se serrait cru en début de soirée et les nuages menaçaient de chatouiller la cime des arbres.
   « Quel temps pourri... voilà une chose qui n'a pas changé ici. »
Autrefois, il aurait savouré ce moment. Quand la pluie tombait, il aimait beaucoup se tenir à l'abri sous la terrasse, blotti contre Sarah, lui caresser les cheveux, sentir son corps chaud contre le sien... être conscient de la chance immense qu'il avait. Seul, cela n'aurait plus de sens. Malgré ses codes allumés, il faillit louper le petit chemin de terre qui menait au chalet. Celui-ci était envahi d'herbes folles et la chaîne qui en interdisait l'accès avait pris la couleur de la végétation. Il fit marche arrière et stoppa son 4x4 au même niveau. De l'habitacle, il put constater que la pancarte était toujours là, agitée par la brise et suspendue au milieu des chaînons rouillés.

« Propriété privée défense d'entrée »

Juste au-dessous, il parvint encore à distinguer les initiales de deux jeunes amoureux que rien ne semblait pouvoir séparer. En s'extirpant du véhicule, il leva un bras pour se protéger de la pluie. Celle-ci avait l'air de vouloir se calmer. Il ôta la chaîne du bout des doigts et la laissa retomber dans l'herbe. Les arbres tout autour de lui étaient inquiétants et leurs feuilles, agitées par les précipitations, jouaient une sinistre symphonie. En jetant un coup d'oeil aux vestiges du vieux chemin, il réalisa que personne ne pouvait l'avoir emprunté récemment. Les hautes herbes en étaient la preuve. Mais quelqu'un l'attendait-il vraiment là-bas ?

À mesure que le 4x4 se frayait un passage dans cette jungle, la respiration de Stephane s'accélérait et ses doigts se crispaient de plus en plus sur le volant. Faiblement, la radio susurrait « Bang Bang » de Nancy Sinatra, revisité par un type tout droit sorti de la télé-réalité. Le chalet était tout proche. Il avait toujours pensé que revenir ici n'était pas sain pour sa raison. Un peu nerveux, il fouilla sa boîte à gant et empoigna un fond de whisky oublié là un jour de beuverie dont il n'avait plus aucun souvenir, mais qui avait dû être mémorable pour d'autres. Il leva le coude sans en laisser la moindre goutte. Au bout de quelques minutes, la bâtisse fut en vue. Elle était toujours à découvert malgré les quelques arbustes plantés là il y a une quinzaine d'années, qui s'évertuaient à dissimuler l'habitation en poussant à travers la caillasse qui l'encerclait. En face du chalet, la vue était toujours aussi fabuleuse. Construit à l'orée des bois, la bicoque surplombait la vallée. Au loin, on distinguait le Mont-Aigoual et son observatoire. L'ensemble donnait un contraste merveilleux entre l'espace vertigineux et le monde étouffé des arbres. Il arrêta son véhicule et resta un long moment derrière son volant sans pouvoir quitter des yeux la maisonnette, laissant les souvenirs resurgir brutalement devant lui. En observant la terrasse, celle-ci lui rappela irrémédiablement les ébats amoureux auxquels ils se livraient parfois à cet endroit, librement, comme deux sauvages perdus sur une île déserte. Il stoppa le moteur. Les phares s'éteignirent et le chalet fut plongé dans l'obscurité. Un court instant, se fut comme s'il n'avait jamais existé ou que les bois l'avaient dévoré d'une seule bouchée. Il sortit fébrilement du 4x4 et commença à fouler l'herbe mouillée en guettant la présence éventuelle d'un résidant. Du coin de l'oeil, il crut apercevoir une faible lueur à travers le bois d'un des volets. Une bougie ? Autrefois, Sarah utilisait principalement ce genre d'accessoires pour s'éclairer le soir. Lui n'aimait pas ça, il avait toujours eu l'impression de veiller un mort. Bien que fermés, les vieux contrevents étaient parsemés de larges fissures et il ne s'était jamais décidé à les changer. Il s'arrêta et observa attentivement pour voir si le phénomène se reproduirait. Au bout d'un moment, il reprit sa respiration... personne n'était ici, et il était ridicule de penser le contraire. Il tenta de se persuader que tout ça n'était qu'une tromperie, et que l'instigateur devait être bien au chaud chez lui, mais certainement pas en train de se geler les couilles ici. S'il avait pu l'avoir en face de lui, il lui aurait tordu le cou. Rassuré, il continua à progresser. Un sourire égailla son visage lorsqu'il fut à hauteur de la terrasse. Le fauteuil à bascule et la table qui se trouvait là étaient encore en parfait état, à croire qu'aucune personne malveillante n'était passée par ici depuis. Autour de lui, le silence était déconcertant, la pluie avait cessé mais le vent persistait toujours. Il réalisa qu'extérieurement le chalet n'avait pas pris une ride. Son regard bifurqua sur le petit sentier qui démarrait au pied de la baraque. Le nombre de fois qu'ils l'avaient emprunté ensemble dépassait l'entendement. Dans sa poche droite, sa main serrait la clé rouillée, comme pour l'empêcher de s'échapper. Une petite voix lui intima l'ordre de s'en aller loin d'ici. Allait-il l'écouter et faire demi-tour ? Non, quelque chose l'en empêchait. Il extirpa alors le trousseau et s'avança vers la porte. Celle-ci faisait encore forte impression avec ses motifs sculptés représentant un berger et ses chèvres. Il baissa lentement la poignée par acquit de conscience... la porte était encore fermée et il avait toujours eu la seule et unique clé. Quant il eut déverrouillé l'entrée, la peur l'envahit. C'est fini Stephane, tu m'as bien comprise ?! Je ne veux plus jamais te revoir !! Il poussa la porte du pied et celle-ci se mit à grincer fortement sur ses gonds. Une odeur de renfermé s'engouffra dans ses narines et l'obscurité écrasante l'assaillit. Il saisit sa lampe de poche dans sa veste et actionna l'interrupteur pour sillonner les vestiges d'un passé lointain. Tout était resté en place. Sur la table basse près du canapé, se trouvait le bloc note de Sarah, jauni par le temps... celui sur lequel elle aurait pu très bien écrire cette lettre. Le séjour possédait encore la télévision qu'ils avaient acheté bon marché quelques semaines après leur mariage, il y avait de ça une éternité. Une pellicule de poussière aussi épaisse qu'un tapis de sol, couvrait la totalité du mobilier. Aux murs, les vieux tableaux représentant des simulacres d'oeuvres célèbres, s'étaient légèrement déplacés aux fils des années, certains penchaient d'un coté ou de l'autre et accueillaient pour la plupart des toiles d'araignées. Le spectacle était terrifiant. Stephane se serait presque cru revenu à l'époque où il rentrait de ses semaines exténuantes pour rejoindre Sarah restée ici pour peindre. Il guettait quasiment le moment où sa bien-aimée apparaîtrait devant lui en chemise de nuit fripée, pour lui rappeler qu'il avait oublié de sortir les poubelles. Les premières sensations disparues, il passa l'entrée et pénétra à l'intérieur. L'humidité était palpable et quelques insectes déguerpirent sous les soubresauts du plancher. Epouvanté, il constata que plusieurs lattes du parquet avaient été brisées et retirées pour être éparpillées un peu partout sur le sol.
   « Vous pouvez sortir !! Je suis là, c'est ce que vous vouliez non ?! » cria-t-il dans le séjour.
Personne ne lui répondit. Il s'avança et baissa les yeux pour observer l'intérieur du trou béant au centre de la pièce. L'ouverture en dents de scie lui permit de constater que le béton juste en dessous avait été éventré également, laissant une brèche insondable. Il se leva brusquement et scruta alors tout autour de lui.
   « Vous l'avez trouvé ? Après toutes ces années vous l'avez trouvé ?! Mais qui êtes vous bon dieu ! »
La maison resta silencieuse. Il se pencha davantage vers la cavité pour balayer les ténèbres humides avec sa lampe... le corps était toujours là.
   « D'accord... très bien, prononça-t-il en se redressant. Vous voulez quoi ?! Du fric ? Je suppose que c'est pour cette raison que vous m'avez fait venir jusqu'ici non ? »
Tout au fond de la pièce, de l'autre côté de l'orifice, se dressait le trépied de Sarah, celui qu'elle aimait emporter avec elle dans ses balades. Un tableau demeurait encore à cet endroit, dissimulé par un morceau de chiffon taché de peinture. Stephane s'approcha du support en contournant l'obstacle, jusqu'à se retrouver assez prêt pour en ôter l'étoffe qui le recouvrait. Cette toile, il la connaissait, Sarah l'avait peinte quelques semaines avant sa disparition. Sarah !? Tu peux me dire ce que c'est que cette horreur ? D'une main chancelante, il retira la couverture. Tu ne trouves pas qu'elle me ressemble un peu mon chéri ? Ce visage inspirait la terreur, la mort. À l'époque, il n'avait pas compris comment sa femme avait pu peindre une chose aussi morbide, elle qui d'ordinaire, ne travaillait que sur des paysages forestiers. Le tableau représentait le visage d'une femme aux cheveux longs, ses yeux paraissaient recouverts d'un voile blanc et sa bouche était grande ouverte, comme si elle criait ou appelait à l'aide en tenant ses mains en porte voix. J'ai fait un rêve étrange l'autre nuit... j'étais allongée dans le noir, dans un endroit froid et humide. Quand je tendais les bras, mes mains ne rencontraient que les parois d'un mur. J'ai paniqué et commencé à crier... en retour, quelque chose s'est mis à frapper sur cette cloison, faisant tomber de la poussière sur mon visage... j'ai arrêté de hurler pour ne pas avaler de débris... c'est à ce moment là que j'ai entendu quelqu'un marcher au-dessus de moi... après, c'est le flou total. La seule chose que je puisse me rappeler clairement, c'est ce visage. C'est difficile à expliquer pour moi... mais j'ai décidé de le peindre, c'est comme une sorte d'exorcisme si tu préfères, comme si le fait de le voir ici, couché sur cette toile, l'empêchait de venir me hanter à nouveau.
Un courant d'air froid s'engouffra dans la maison et quelques lattes du plancher se mirent à grincer au-dehors. Surpris, Stephane se retourna vivement vers l'entrée. Le temps ne semblait pas s'arranger et la noirceur de cette fin d'après-midi perturbait la visibilité.
   « Qui est là ?! C'est vous Bertrand ?! »
Se fut le seul nom qui lui vint à la tête, même s'il ne voyait pas pourquoi cet homme l'aurait suivi jusqu'ici. Peut-être qu'il savait, peut-être que tout ceci n'était qu'un coup monté, une embuscade, ce demeuré avait eu la lettre entre ses mains et l'avait probablement lu... à moins que ce ne soit Henry Craintivement, il s'avança vers la porte en serrant sa lampe torche comme s'il s'agissait d'une arme. Il y a de la place dans le trou... un de plus et tout rentrera dans l'ordre Quand il eut passé sa tête par l'embrasure, il fut soulagé de ne trouver personne. Il sortit sur la terrasse et fit craquer le bois sous ses pieds. L'air était frais et il prit une profonde inspiration qui lui fit tourner la tête. S'il avait fermé les yeux un court instant, cette odeur d'herbes mouillées lui aurait sans doute évoqué le soir du drame où il avait plu toute la journée. Il continua jusqu'au bord du gouffre et frappa nonchalamment dans une pierre avec sa chaussure. En contre-bas, Saint-Pierre-les-Vallons étincelait, illuminé par les lampadaires prématurément allumés. L'autoroute A9 était bouchonnée et on arrivait à percevoir les coups de klaxon des automobilistes les plus énervés. Son regard bifurqua alors en direction du chemin qui s'étendait à perte de vue sur sa droite... se fut là qu'il le vit. L'individu s'éloignait lentement à une cinquantaine de mètres de là. De l'endroit où il se tenait, Stephane ne pouvait le détailler précisément. Il se mit à crier :
   « Eh vous là-bas ! »
Le personnage continua sa route sans réagir, si bien que Stephane commença à s'avancer dans sa direction. À mesure qu'il progressait, il distingua peu à peu son aspect : il avait des cheveux longs foncés et portait un pantalon et une veste plutôt sombres. Ses bras restaient le long de son corps, raides comme des piquets et seules ses jambes étaient en mouvement. Prudemment, Stephane s'arrêta à une vingtaine de mètres.
   « C'est vous qui m'avez envoyé cette lettre ?! »
Le promeneur, qui ne semblait pas l'entendre, poursuivait sa route obstinément, ce qui agaça profondément Stephane :
   « Vous allez répondre oui ou merde !? »
La pluie recommença à tomber. Stephane se rapprocha encore et quand il fut seulement à quelques pas, l'inconnu s'immobilisa brusquement. La pluie martelait son crâne et ses cheveux vinrent très vite se coller au cuir chevelu, laissant apparaître une peau décharnée, visiblement touchée par une maladie... ou pire. Stephane remarqua que ses habits était tachés de boue et même déchirés par endroit.
   « Qui êtes vous ? » lâcha-t-il effrayé.
L'individu ne broncha pas et Stephane hésita avant de déposer une main sur son épaule. Lorsqu'il le fit, le contact lui arracha un cri d'effroi, si bien qu'il la retira aussitôt. Il semblait n'y avoir que des os sous ces loques abîmées. Quand l'être se retourna sur lui, il ne put réprimer un cri d'horreur et de dégoût. Au milieu de cette chevelure clairsemée, se trouvait un visage amaigri, à la peau noirâtre, détérioré par la putréfaction, et seul le blanc de ses yeux et les larves suspendues à sa figure contrastaient avec sa chair ténébreuse et pourrissante. Un gargouillis incommensurable sortit alors de la gorge de la créature.
   « C'est pas possible... tu... tu ne peux pas être là ! » lui hurla Stephane en reculant, mais il fut incapable de détourner son regard et de prendre ses jambes à son cou. Quand la main squelettique lui agrippa le bras, il essaya de s'en libérer en hurlant et pleurant comme un petit garçon.
   « J'irai me livrer... j'avouerai tout !! »
Le visage immonde se colla presque au sien. Aucun souffle ne sortait de cette bouche morte, mais l'odeur était insoutenable... c'était la mort qu'il avait devant lui. Il sentit quelque chose lui transpercer brutalement l'abdomen pour venir lui perforer l'estomac et les poumons. La chose, animée d'une effervescence sadique, commença à râler de plaisir ou de rage et Stephane s'effondra au sol, submergé par les coups de boutoirs. La vision d'un endroit sombre et humide passa brièvement devant ses yeux, peut-être celui où Sarah avait passé ses huit dernières années. Il passa une main sur son ventre et découvrit qu'il était couvert de sang. Ses forces l'abandonnèrent brusquement et quand il essaya d'articuler quelques mots, ceux-ci se noyèrent dans sa gorge inondée de sang. Le cadavre resta immobile quelques instant au-dessus de lui, semblant attendre l'agonie de sa victime. À la place de sa main droite, se trouvait un moignon osseux, aussi aigu que la pointe d'un couteau. Stephane tenta une dernière fois de se retourner pour s'enfuir.
Un torrent d'hémoglobine se déversa alors de sa bouche et il finit par se laisser retomber sur le dos, respirant avec difficulté.
   « Putain de sorcière... » fut la dernière chose qu'il fut en mesure de dire avant qu'elle ne lui enfonça son membre amputé au fond de la gorge. Ses yeux se figèrent éternellement sur cet être immonde, revenu de l'enfer pour lui faire payer son crime.

Bez et Esparon
Le 12 octobre 2008

© ® Auteur : Eric Fesquet, texte déposé.
                      

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Repose en paix

17/12/2008 11:56 par histoires-fantastiques

  • Repose en paix

    Repose en paix

    17/12/2008 11:56 par histoires-fantastiques

Par Eric Fesquet




Valborgne – Octobre 2007

Stephane Bartoli serrait la lettre entre ses mains tremblantes. Il l'avait parcouru plusieurs fois afin d'être certain qu'il ne rêvait pas :

 Stephane mon amour,

ton absence est insoutenable, j'ai besoin de toi, le temps est interminable depuis que je suis seule dans ce lieu que nous aimions tant. Il est devenu si obscur, si humide. Il m'arrive parfois de te parler, comme si tu te trouvais tout près de moi. Tu m'avais pourtant dit que rien ne pourrait nous séparer... jamais. Il est grand temps de réparer nos erreurs et de panser nos blessures,
viens me retrouver dans notre chalet de Blackwood. Tu me manques tellement...

Ta femme qui t'aime toujours et t'attend impatiemment... 

Couchée sur du vieux papier jauni par le temps, l'écriture penchée était aisément identifiable. Chaque mots l'avaient terrassé au plus profond de son être. Non, il ne rêvait pas, c'était comme si le temps ne s'était jamais écoulé, comme si Sarah avait enterré la hache de guerre et lui avait pardonné, comme si toutes ces années avaient été gommées en seulement quelques secondes.
Les larmes lui brouillèrent la vue et il écarta la feuille pour éviter de la souiller. Revenant progressivement à un état plus rationnel, la colère commença à se manifester, chassant sa douleur passagère. C'est une blague ? pensa-t-il. Il examina l'enveloppe... le tampon de Saint-Pierre-les-Vallons y était appliqué avec la date d'hier, mais aucun nom d'expéditeur ne figurait au dos.
Après l'avoir déposé sur la table du séjour avec son billet, il se dirigea maladroitement vers le bar pour se servir un whisky. Il but avec empressement. L'alcool lui fit du bien et sa respiration retrouva un rythme normal. Au-dehors, le vacarme du boulevard Michel Poiré n'en finissait plus. Les travaux du tramway avaient débuté la semaine précédente et l'empêchaient de dormir durant la journée.
Le ronflement continuel des machines, ses nuits comme gardien à l'hôtel l'Abeuradou, la fatigue accumulée depuis des mois... il était surmené, à cran et cette journée ne pouvait pas plus mal commencer. Adossé au bar, il observa la lettre d'un oeil méfiant. Viens me retrouver dans notre chalet de Blackwood Il descendit son restant de whisky et s'en servi un autre. Blackwood était le nom anglais pour désigner la forêt qui se dressait juste aux abords du chalet, quelques kilomètres seulement au-dessus de Saint-Pierre-les-Vallons. Saint-Pierre était à une heure de route et Stephane n'avait plus mis les pieds au chalet depuis que sa femme avait disparu huit ans auparavant.
À l'époque, les enquêteurs pensaient qu'elle avait volontairement quitté la maisonnette, laissant derrière elle quelques affaires sans importances. La thèse de l'accident fut ensuite évoquée, puis enfin celle du meurtre. Il y avait là-haut une multitude d'endroits où elle aurait pu faire une chute mortelle ou croiser la route d'un individu peu recommandable. À partir du chalet, on pouvait emprunter un chemin qui longeait le flanc de la montagne et la forêt sur plusieurs kilomètres, un trajet que Sarah affectionnait tout particulièrement pour la beauté du paysage. Elle aimait s'y promener seule ou en sa compagnie et s'installait parfois pour peindre tel ou tel décor. Les indices sur sa disparition furent bien maigres, si bien qu'aucun corps ne fut jamais retrouvé.

Stephane avait du mal à dissiper son trouble. Il jeta un coup d'oeil vers le portemanteau... entre son pardessus neuf et son vieil anorak rouge, la clé du chalet était toujours là, suspendue avec les autres reliques. De forme grotesque et légèrement rouillée, elle se démarquait de ses consoeurs par sa longueur. Elle n'avait pas bougé de là depuis que les policiers étaient venus la lui rendre en 1999. Sarah avait quitté définitivement leur appartement de Valborgne le 23 juillet de la même année, tard dans la nuit. Après qu'ils eurent fait l'amour, Stephane avait fondu en larmes devant elle et lui avait tout avoué : ses retards successifs après le travail ; ses escapades le week-end pour aider un ami à repeindre son appartement ; les concours de pétanque le dimanche...
   « Sarah... j'ai eu une aventure. »
Elle ne s'était doutée de rien, à aucun moment elle n'avait ressenti ce qui se tramait dans son dos.
   « Tu as pris ton pied au moins ? » lui avait-elle lancé les yeux en larmes.
L'expression de Sarah lui avait fait mal et le hantait encore aujourd'hui. Son regard avait changé et la petite lueur qui égayait ses yeux depuis qu'il la connaissait avait disparu, dissipée par le mensonge et la rancoeur.
   « J'aurais dû écouter ma mère, dire que j'ai failli avoir des enfants avec ce... dégénéré » avait-elle marmonné, juste assez fort pour qu'il l'ait entendu.
Elle avait rempli sa valise en lui signifiant bien qu'il n'avait pas intérêt à venir la rejoindre « là-haut ». La porte avait claqué, jetant un silence effrayant dans l'appartement. L'envie d'en finir l'avait alors traversé, vivre sans elle était inconcevable, et maintenant, vivre avec l'était aussi. Stephane n'avait jamais évoqué cette fameuse dispute à qui que se fût. Même Josiane, la mère de sa femme, n'avait rien su, sa fille n'ayant pas eu l'occasion de lui en parler. Dieu merci, sans ça, il n'osait pas imaginer ce que cette folle lui aurait balancé à la figure. Elle l'aurait probablement tenu responsable de sa disparition et harcelé pendant des mois. À l'époque, il n'était pas rare que Stephane restât à Valborgne pour son travail alors que dans le même temps, Sarah séjournait quelques jours dans leur chalet de Blackwood pour peindre. Mais elle ne passait jamais plus d'une semaine sans donner un petit coup de fil à sa mère. C'était elle qui avait soupçonné que quelque chose n'allait pas, n'ayant plus de nouvelles de sa fille depuis fort longtemps.

Il aurait tant aimé que Sarah l'ait pardonné, qu'elle ait pu accepter de lui donner une seconde chance, qu'elle ait pu lui écrire une lettre comme celle-ci, mais ce bout de papier n'était qu'une contrefaçon imaginée par un esprit malade, une personne qui avait su pertinemment que ces mots là lui feraient mal, le rendraient fou. Allait-il se rendre là-bas ? C'était totalement absurde, pourquoi ferait-il une chose pareille ? Que pensait-il trouver dans cette vieille baraque abandonnée ? Tout ça n'était que pur délire... mais au fond de lui, il savait qu'il s'y rendrait. Un soupçon tenace montait en lui et ne cessait de le torturer : la lettre pouvait très bien venir de Josiane. Elle le haïssait depuis le jour où sa fille le lui avait présenté. Cette femme avait même tenté de la faire changer d'avis avant leur mariage, n'hésitant pas à lui balancer que son futur mari n'était qu'un perdant doublé d'un alcoolique et que l'épouser serait la pire erreur de sa vie :
   « Écoutes moi bien Sarah, cet homme ne t'apportera que du malheur, crois moi, les cartes ne mentent jamais... »
Les mots de Josiane résonnaient encore dans son crâne. Il était rentré plus tôt ce jour là et avait interrompu la conversation en entrant dans la pièce. Sur la table du séjour, Josiane avait étalé son jeu de tarot dans un ordre bien défini et certaines cartes avaient déjà été interprétées par ses soins. La marmite était pleine. Fou de colère, il s'était précipité sur les cartes et s'était mis à les déchirer violemment avant de les plonger dans la cheminée. Face aux flammes, il avait secrètement savouré son geste et un rire avait menacé de déformer son visage... il s'était retenu par égard pour Sarah. Josiane s'était mise à geindre et ses yeux l'avaient foudroyé.
   « Ordure ! lui avait-elle craché avant de s'en aller, tu ne l'emporteras pas au paradis espèce de scélérat ! »
Quelques jours plus tard, il était tombé malade. Une nausée récurrente lui avait pourri le quotidien durant de longues semaines et il n'avait pu s'alimenter correctement sans rejeter tout aliment, aussi liquide fut-il. Sévèrement amaigri, il avait dû être hospitalisé en urgence contre son grès. Un des médecins lui avait confié plus tard qu'à quelques heures près, il serait passé de vie à trépas. Il avait toujours pensé que Josiane lui avait lancé un sort, que cette femme était une sorcière. Bien que, d'ordinaire peu enclin à ce genre de phénomènes, il avait fini par admettre que la mère de Sarah avait des aptitudes indiscutables dans plusieurs domaines, notamment pour retrouver des objets perdus, entrevoir l'avenir ou encore, servir d'intermédiaire aux esprits afin que ceux-ci communiquent par écrit. Sarah lui avait bien souvent relaté des histoires à ce propos, si bien qu'il avait fini par demander à Josiane de lui retrouver un coupe-ongles qu'il avait égaré depuis plusieurs semaines. Il ne lui avait pas fallu plus de cinq minutes avant qu'elle n'ait mis la main dessus. Elle lui avait tendu du bout des doigts. Son visage était resté impassible et seul ses yeux avaient trahi un plaisir certain. Elle l'avait troublé et plus jamais il ne l'avait regardé de la même manière. Cette vieille garce devait encore habiter Saint-Pierre, il lui aurait été facile de poster l'enveloppe. Au fil des minutes et après avoir relu pour la énième fois la lettre, il prit sa décision : il prendrait la route dès demain, pour comprendre cette affabulation grotesque et connaître le responsable de cette lettre.
L'excitation montait à mesure que les kilomètres qui le séparaient de Saint-Pierre-les-Vallons diminuaient. Il était parti en milieu d'après-midi, la tête encore embrumée par sa cuite de la veille.
En conduisant, il jetait parfois un regard plein d'appréhension sur le trousseau de clés déposé sur le siège passager. Il y avait ajouté la vieille clé rongée par le temps. La rage commença à monter en lui, prenant le pas sur toutes ses autres émotions. Il tenta de trouver un indice sur l'identité de cet être abjecte, mais seul le visage de Josiane Bodoin lui revenait constamment, comme une évidence.
Il s'imagina, en serrant les dents, qu'il étranglait cette folle jusqu'à ce qu'elle n'ait plus un souffle de vie. Cette pensée lui fit du bien et il se calma un peu pour se concentrer sur la route. Le chalet se trouvait à cinq kilomètres de la ville. De là-haut, on avait une vue imprenable sur Saint-Pierre-les-Vallons. Ils avaient acheté cet endroit seize ans auparavant, à un riche anglais de soixante douze ans du nom de Charles Breiner. Cet homme devait retourner en Angleterre pour des raisons de santé et ce petit bout de terre l'embarrassé un peu. Tout au long de la visite, Breiner n'avait pas été insensible au charme de Sarah et Stephane avait été convaincu que la beauté de sa femme avait fait penché la balance du bon côté. Charles Breiner – qui n'avait d'yeux que pour la jeune femme - leur avait même fait un prix à la seule condition que le chalet gardât son titre de « Chalet de Blackwood ».
Ils avaient accepté bien volontiers et le vieux monsieur leur avait laissé son bien pour une bouchée de pain. Le nom « Blackwood » était en fait une pure invention, brodé par le vieil anglais excentrique. Stephane et Sarah en avait beaucoup rit, mais ils avaient néanmoins conservé cette distinction qui avait fini par faire parti intégrante du chalet, à titre officieux bien évidemment.
À partir de cette époque là, les meilleurs moments qu'ils aient passé ensemble s'étaient déroulés
là-bas. Un week-end sur deux, ils partaient s'isoler dans cet endroit perdu, excités comme deux jeunes amoureux à qui les parents auraient laissé la maison pour une durée indéterminée. Un vrai petit paradis, et un coin idéal pour le repos et la méditation.

Arrivé à Saint-Pierre, le paysage lui fut méconnaissable; les maisons s'étaient construites, les commerces également et la circulation était saturée par les automobilistes qui sortaient de la nouvelle autoroute pour s'engouffrer en plein centre ville. Oui... tout ça avait bien changé.
En traversant la ville, il finit par tomber sur une enseigne qu'il connaissait bien : « Le Café de l'union ». Celui où il avait l'habitude de se rendre avec Sarah. Une pointe d'émotion monta en lui.
Il freina brusquement et parvint à s'engager de justesse sur le parking, essuyant au passage, les coups de klaxon du véhicule qui se trouvait derrière lui.
   « Ça va ducon ! J'suis pas d'ici ! » cria-t-il en jetant un coup d'oeil dans son rétroviseur.
Il gara son 4x4 et l'automobiliste qui l'avait suivi déboîta pour se mettre à son niveau.
La grand-mère qui était au volant lui adressa un sourire amical avant de brandir son majeur dans sa direction. Elle démarra en trombe en laissant Stephane sur le carreau.

Quand il pénétra dans le bar, il constata que l'établissement avait changé de propriétaire. Derrière le comptoir, un jeune homme frêle avait remplacé la silhouette imposante de Monsieur Spiegel. Accoudé au bar, Stephane crut reconnaître Henry Malet, un des gardes de la mairie, un homme d'une soixantaine d'années. Il avait des cheveux blancs et quelques rides en plus, mais c'était bien lui et l'homme le reconnu sur le champ :
   «  Quelle bonne surprise !
   – Bonjour Henry, comment allez-vous ?  lui demanda Stephane en s'approchant pour lui serrer la main.
   – C'est à vous qu'il faut demander ça... ça fait une paye dites donc ! »
Stephane s'assit à côté du vieil homme et hésita à commander un whisky... la pendule suspendue
au-dessus des bouteilles le rappela à l'ordre et il finit par demander un café.
   « Oui... ça doit faire sept ou huit ans, acquiesça-t-il à contrecoeur.
   – J'pense bien... et vous n'avez pas pris une ride. »
Le vieux l'observait d'un air surpris.
   « C'est dingue, continua celui-ci, je pensais justement à vous il y a quelques jours. 
Stephane fut étonné.
    – Comment ça ?
   – C'est Bertrand Tavernier qui m'a parlé de vous lundi dernier. Figurez-vous qu'il m'a fait voir une lettre à votre nom. »

Bertrand Tavernier était le facteur de Saint-Pierre, un homme légèrement demeuré qui oubliait fréquemment son cerveau à la maison. Malgré son handicap, cet homme âgé d'une quarantaine d'années, était capable de vous réciter l'adresse exacte de n'importe quel habitant de la ville. En effets secondaires, il avait parfois des crises du comportement et pouvait rester figé de longues minutes devant une enveloppe, si le nom ou l'adresse de l'intéressé avait le défaut d'être étriqué.
La plupart du temps, il fallait lui hurler dessus pour le sortir de son état catatonique. Si vous étiez – malheureusement pour vous – le destinataire de cette lettre, vous aviez alors de fortes chances pour que Monsieur Bertrand Tavernier ait renvoyé votre courrier à l'expéditeur avec une mention toute personnelle du genre : « Monsieur Machin est introuvable dans notre chère ville de St-Pierre-les-Vallons, mais nous serions ravis de l'accueillir ».
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La mort, sa vie, son oeuvre

24/10/2008 15:59 par histoires-fantastiques

  • La mort, sa vie, son oeuvre

    La mort, sa vie, son oeuvre

    24/10/2008 15:59 par histoires-fantastiques

  Par Eric Fesquet


   « Chéri !? J'en ai trouvé une qui te conviendrait parfaitement ! » cria Stéphanie de la cuisine.
Installé sur le canapé du salon, Laurent avait les yeux rivés sur les pages du magazine Entrevue,
où une playmate à gros nibars posait son cul dénudé dans la paille et racontait sa vie trépidante à la
ferme.
   « Celle-ci me conviendrait parfaitement aussi », murmura-t-il en détaillant le spécimen féminin.
La télévision était allumée sur un vieil épisode de la quatrième dimension qui racontait les déboires d'un gars poursuivi par le fantôme d'un cycliste qu'il avait écrasé avec sa voiture.
   « Qu'est-ce que tu as dit mon amour !?
   – J'ai dit que j'arrivais ! » hurla-t-il en levant les yeux au plafond. 
Il jeta négligemment la revue de sa femme sur la table basse, puis se leva pour se diriger vers la
cuisine. Stéphanie était accoudée à la table et s'appliquait à souligner quelque chose avec un feutre jaune. Qu'est-ce qu'elle est belle, pensa-t-il, la jeune fermière pouvait aller se rhabiller. À ses côtés, Nicolas jouait dans sa chaise-haute avec un jouet électronique en forme d'escargot qui hurlait des mélodies rabâchées depuis la nuit des temps. Laurent lui sourit, puis s'approcha de sa femme.
   « Tiens, lis ça, » commanda-t-elle en lui tentant le journal d'aujourd'hui.
Il s'empara du quotidien et lut à haute voix – ce qui ne manqua pas de faire rire son fils de quinze mois.
 « Nîmes, quartiers Ouest, 10 Rue du Sacerdoce.
Travail de nuit à temps plein, embauche en CDI immédiate si profil accepté,
aucun diplôme demandé, aucune expérience demandée, salaire à négocier,
présentez-vous sans rendez-vous et demandez Monsieur Villier »

Silencieusement, il parcourut une seconde fois l'annonce, puis, s'assit tranquillement en face d'elle et soupira en observant le jardin par la fenêtre.
   « Qu'est-ce que tu en dis ? Elle a l'air intéressante cette annonce... non ? »
Elle chercha désespérément le regard de son mari.
   « Ma foi oui, concéda-t-il en portant enfin les yeux sur elle, mais pour te parler franchement, travailler de nuit ne me plairait pas.
   – Mais bon Dieu ! Qu'est-ce qui te plairait à la fin ?! »
Stéphanie lui arracha brutalement le journal des mains pour le balancer au sol, sous le regard ébahi du petit Nicolas qui la contempla bouche bée.
   « Sérieusement, je me le demande, enchaîna-t-elle. Ça fait plus de quatre ans que tu es au
chômage, tu as quand même remarqué qu'on ne roulaient pas sur l'or, non ?! Et ta fille ? Tu as pensé à ta fille ?! Elle va au collège habillée en loques !
   – Là tu exagères, ça suffit maintenant ! J'irai me présenter si c'est ce que tu veux, mais arrêtes un peu de rabâcher toujours les même choses s'il te plaît. »
Le ton irrité de son mari lui remit les idées en place et elle finit par se calmer. Ses mains vinrent masquer son visage, puis elle éclata en sanglots en se déversant en excuses. Il se leva, et la prit dans ses bras.
   « Ça va aller mon coeur... là... c'est rien. »

Laurent avait été licencié économiquement quatre ans auparavant. À l'époque, il travaillait dans une vieille usine de textile perdue au fin fond des Cévennes. L'entreprise avait fini par fermer ses portes l'année dernière. Durant la première année de chômage, la petite famille avait déménagé dans un
appartement miteux d'une grande ville du sud de la France. Laurent avait multiplié les candidatures, jusqu'à une dizaine par jour, mais sans diplôme, le travail ne courrait pas les rues. À la longue, il avait fini par se décourager et son entente avec Stéphanie s'était dégradée. Ils n'étaient pas faits pour vivre ensemble à longueur de journée, ils s'étouffaient malgré l'amour qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre. L'arrivée de Nicolas n'avait rien arrangé. Certes, ils l'aimaient profondément, mais ce petit bout de choux était arrivé par accident, une nuit où Laurent n'avait pas pu se retirer à temps. À cette époque, les préservatifs avaient été bannis de leurs relations sexuelles. Le jour où le prix du latex avait dépassé le budget essence de leur vieille 2 CV, ils s'étaient mis d'accord pour ne plus en utiliser. Depuis, la Citroën était partie à la casse et ils avaient recommencé à se fournir chez Durex. Ce n'était pas rose tous les jours chez les Ferdinan et tout particulièrement ces derniers mois... le couple se chamaillait pour un rien et ne faisait même plus l'amour. Sans lui avouer ouvertement, Stéphanie était sûre que si Laurent retrouvait du travail, tout rentrerait dans l'ordre.

Tôt le lendemain, Laurent embrassa sa famille et prit le bus pour les quartiers Ouest. Il n'avait
aucune envie de bosser la nuit, mais la vie à la maison devenait pesante et il sentait bien que son couple ne tiendrait pas une année de plus. Ce travail, il allait tout mettre en oeuvre pour l'obtenir, même si celui-ci l'engageait à garder les yeux ouverts dans les heures où beaucoup restaient bien au chaud sous la couette.

La Rue du Sacerdoce n'était qu'à vingt minutes de chez lui. Quand il descendit de l'autobus, il fut aussitôt assailli par des manifestants en colère qui lui présentèrent des prospectus en clamant des revendications sur les droits de l'homme ou quelque chose dans le genre. Il n'attacha aucune importance à leurs bouts de papier et fendit la foule pour poursuivre sa route. Quand il se retrouva au numéro 10, il s'écarta légèrement de la façade du bâtiment. Celui-ci ressemblait à tout les autres immeubles du quartier et rien ne laissait transparaître qu'une quelconque activité lucrative prospérait par-delà ces murs. Néanmoins, Laurent trouva le nom de l'annonce et appuya sur l'interphone. Une voix masculine sans âge lui répondit : « Vous êtes ?
   – Laurent Ferdinan, je suis venu pour l'annonce que vous avez fait paraître dans le Midi Libre.
   – Oui, très bien... je vous fais entrer... deuxième étage, troisième porte à droite. »
Il y eut un déclic et la porte s'entrouvrit. Quand il pénétra dans le hall, le brouhaha de la rue baissa d'intensité et il commença à gravir les marches jusqu'au palier du second étage. Le couloir était calme, tellement calme qu'il finit par croire qu'il avait mal saisi les indications. Il allait reprendre l'escalier quand soudain, une porte s'ouvrit au milieu du corridor et un vieil homme habillé en costume gris vint à sa rencontre.
   « Je me présente, Albert Villier », déclara le vieux monsieur en lui présentant une main décrépie.
Son geste fut accompagné d'une odeur lui rappelant étrangement celle des établissements hospitaliers.
   « Enchanté, je suis Laurent Ferdinan. 
   – Suivez-moi je vous prie, mes amis s'impatientent. »
Mal à l'aise, Laurent lui emboîta le pas sans poser de question, mais quand il entra dans la pièce, l'envie soudaine de déguerpir le submergea. Une bonne demi-douzaine de types étaient attablés là et le dévisageaient sans vergogne.
   « Asseyez-vous Monsieur Ferdinan », le convia Albert Villier.
Il n'y avait qu'une seule chaise vide dans la pièce et celle-ci faisait face à la rangée d'hommes costumés. Laurent finit par s'y asseoir en risquant un petit sourire embarrassé. Aussi souriant que des pierres tombales, personne ne fit d'effort pour tenter de le mettre à l'aise.
   « Avant toute chose, entama Albert Villier qui était resté debout à ses côtés, nous aurons quelques questions à vous poser. Certaines vous paraîtront peut-être incongrues, pour ne pas dire bizarres, mais soyez sûr qu'elles ont toutes leurs importances et vos réponses nous aiderons à juger si vous êtes apte à travailler pour nous. »
Laurent faillit éclater de rire devant le ton solennel employé par le vieil homme, mais tout ce qu'il parvint à dire ce fut :
   « Vous allez me questionner sur ma sexualité ? »
S'attendant à ce que ces gens là aient pris sa plaisanterie pour de l'insolence, il en eut pour ses frais.
   « Oui, entre autres choses Monsieur Ferdinan. »
Le sourire de Laurent s'effaça lentement. Il commençait à se demander s'il n'avait pas atterri chez des homosexuels pervers en manque d'adeptes, qui allaient probablement le faire pénétrer à coups de manche à balais. Le boulot ? Génial ma chérie ! j'ai presque rien à faire, j'ai juste à me détendre un peu le tunnel pour que les trains passent. Sur sa droite, un jeune homme chauve le sortit de sa rêverie :
   « Monsieur Ferdinan, avez-vous peur de la mort ? »
Ses yeux étaient profondément sombres et ses mains étaient jointes devant sa bouche, comme s'il s'apprêtait à prier.
   « Euh... pas du tout, j'ai... 
   – Croyez-vous en dieu ? »  le coupa l'individu en face de lui.
Celui-ci avait la peau aussi pâle qu'un ermite ayant passé sa vie au fond d'un puits.
   « Certainement pas », affirma Laurent.
Sa déclaration eut un effet positif sur l'assemblée et un monsieur portant une moumoute bon marché prit la parole :
   « Regardez-vous des films ayant un quelconque rapport avec la nécrophilie ou la zoophilie ? »
Laurent se tourna vers Albert Villier, mais celui-ci fit en sorte de ne pas croiser son regard.
Indigné, ses yeux revinrent sur l'auteur de la question.
   « Attendez, vous plaisantez là ? »
L'homme sans scrupule resta imperturbable : « Si j'avais voulu plaisanter, je vous aurez dit : qu'est-ce qui est long, mou et qui pue affreusement ? »
Laurent - qui n'en croyait pas ses oreilles -, essuya son front transpirant et répondit timidement :
   « De la merde ?
   – Non Monsieur, le sexe fripé de mon grand-père... ça vous va comme plaisanterie ? »
Laurent hocha bêtement la tête et observa l'assemblée d'un air ahuri. Mais où avait-il atterri ?
Le type ne lui laissa pas le temps de réfléchir :
   « Avez-vous une phobie quelconque, comme les araignées, les endroits sombres ou encore la solitude ? » énonça-t-il avec ennui, comme s'il venait d'énumérer une liste de courses un peu barbante.
   – Je ne crois pas... en tout cas aucune de celles que vous m'avez cité. »
Pourquoi tu leur mens Laurent ?
   « Situation familiale ?
   – Marié, deux enfants.
   – Aimez-vous votre famille Monsieur Ferdinan ? »
C'était encore le jeune homme chauve qui l'avait apostrophé. Laurent commença à avoir la tremblote et son visage devint rouge écarlate.
   « Oui je l'aime... c'est ce que j'ai de plus cher au monde. »

L'interrogatoire se prolongea de cette manière encore un bon quart d'heure avant qu'Albert Villier ne reprît enfin la parole :
   « J'espère que mes amis ne vous ont pas trop ennuyé avec leurs questions inhabituelles.
   – Inhabituelles ? C'est le moins qu'on puisse dire, j'ai trouvé ça très déplacé... je vais d'ailleurs m'en aller, je n'ai aucune envie de travailler pour vous messieurs, que se soit maintenant ou dans une autre vie. »
Il se leva et fit mine de partir. Il bluffait et Albert Villier le remarqua.
   « Attendez une minute, nous n'avons pas encore abordé votre salaire. »
Villier le retint par le bras et ajouta en le dévisageant intensément :
   « Une famille à entretenir, cela demande beaucoup d'argent n'est-ce pas ? C'est cruel de devoir renoncer au petit chien en peluche tant désiré par son enfant pour s'acheter quelques kilos de patates.
   – Espèce de...
   – Un salaire de trois mille euros par mois serait-il suffisant pour vous Monsieur Ferdinan ?! » 
Le vieil homme lui avait déclaré ça d'un ton autoritaire. Laurent en eut le souffle coupé, la seconde d'avant il était près à lui balancer son poing dans la figure et maintenant, il lui aurait baisé les pieds en l'appelant Jésus.
   « Ai-je bien entendu ? Vous m'avez bien dit trois mille euros ?
   – Sans compter les primes... de plus, vous aurez un appartement de fonction à votre disposition, vous pourrez y loger à nos frais... cent mètres carrés avec jardin ça vous va ? »
Laurent fit mine de réfléchir quelques secondes et sentit alors le poids de tous les regards braqués sur lui. Ses mains tremblaient affreusement et il dégoulinait de sueur.
   « Je commence quand ? »

En rentrant chez lui, il ne fit aucune allusion sur l'interrogatoire qu'il avait subi, mais il ne put cacher sa joie bien longtemps. Les yeux de Stéphanie s'agrandirent lorsqu'il mentionna le montant du salaire et l'appartement, mais il resta un peu idiot lorsqu'elle lui demanda en quoi consistait son travail.
   « Merde, figures-toi que j'ai oublié de le leur demander... j'étais tellement surpris par le salaire que j'y ai même pas pensé. 
   – Ça par exemple, j'étais sûre quand t'épousant j'avais trouvé la perle rare. Tu vas sans doute devoir nettoyer tout les sols avec ta langue pour mériter un salaire pareil. »
En même temps qu'il discutait avec Stéphanie, les mots d'Albert Villier lui revinrent en tête. Le noël dernier, il avait bel et bien acheté un sac de pommes de terre à la place du petit chien en peluche que Nicolas convoitait. Un frisson le parcourut et il échangea son sourire contre une moue inquiétante. Stéphanie ne le remarqua pas, elle était bien trop occupée à rire et paraissait heureuse comme elle ne l'avait plus été depuis longtemps. Laurent chassa vite cette pensée qui lui faisait froid dans le dos et prit sa femme dans les bras pour l'embrasser ou « la faire taire » comme il le lui disait souvent en plaisantant. Ils firent l'amour sur le sol de la cuisine. Nicolas faisait la sieste dans sa chambre et Kathi ne rentrait jamais du collège avant 17h30. En pleins ébats amoureux, ils ne remarquèrent même pas l'homme étrange qui les épiait par la fenêtre.
 
Le lendemain, Laurent se réveilla en forme. Il avait rendez-vous à la même adresse que la veille. Pour la deuxième fois en deux jours, il se rasa. Sa peau était encore irritée du précédent passage et il cria plusieurs fois sur son rasoir rouillé – libéré de son séjour prolongé au fin fond de l'armoire à glace – qui coupait les poils aussi bien qu'une tondeuse à gazon aurait coupé les branches d'un arbre. Avant qu'il ne fût parti, Stéphanie lui remplit une tasse de café et il le savoura comme si c'était le premier depuis une éternité. Il sortit dans la rue de bonne humeur et grimpa dans le bus en sifflotant.

Au numéro 10 de la rue du Sacerdoce, Albert Villier lui répondit par l'interphone grésillant : « Vous devez vous rendre directement sur votre lieu de travail.
   – Mais... je ne sais même pas où il se trouve.
   – C'est juste en face de l'arrêt de bus, vous ne pouvez pas le rater... un grand bâtiment avec des colonnes. Une fois là-bas, voyez Monsieur Balquan, c'est le réceptionniste. »
Se fut la fin de la conversation. Laurent n'aimait pas ça, il était dans l'ignorance totale et n'avait aucune idée de ce qui l'attendait là-bas... il espérait secrètement qu'il ne rencontrerait pas encore les types en costard. Il quitta le pas de porte avec un enthousiasme en baisse, puis suivit le trottoir jusqu'à l'endroit où les manifestants virulents avaient fondu sur lui la veille. Ils étaient encore nombreux et il en reconnut quelques uns. La communauté était assise sur les marches et barrait le passage. Les individus étaient plutôt calmes aujourd'hui. Par-delà la clôture humaine se dressait la bâtisse avec ses colonnes. C'était un vieux bâtiment de trois étages assez imposant, mais extérieurement rien ne laissait transparaître sa fonction. Laurent remarqua que les volets du dernier étage étaient tous fermés. Il tenta de se frayer un chemin au milieu de tout ces gens en affichant un sourire de circonstance.
   « Pardon... excusez-moi... pardon... je suis vraiment désolé. »
Ils le regardèrent tous comme s'il débarquait d'une autre planète. Quand il eut enfin traversé la foule, un homme l'interpella. Il avait des cheveux raides qui lui arrivaient au milieu du dos et une petite paire de lunettes rondes parsemées d'empreintes digitales.
   

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Les critiques : Repose en paix

14/10/2008 18:30 par histoires-fantastiques

  • Les critiques : Repose en paix

    Les critiques : Repose en paix

    14/10/2008 18:30 par histoires-fantastiques

Catherine Robert (http://nouvelles.forumactif.com/)
Dim 12 Oct 2008

Alors voilà, c'est lu. J'ai apprécié mais sans plus. L'idée est pas mal bien que pas très originale. Il y a des tournures maladroites et l'utilisation du vocabulaire n'est pas toujours adapté ou des plus juste. Par contre, je trouve que tu as fait un effort au niveau de l'orthographe et de la conjugaison (surtout cette dernière). Même s'il reste encore pas mal de fautes, il y a un net progrès par rapport à tes premières nouvelles. S'il y avait un sondage, je dirais pas mal mais à retravailler.

Aegis (http://nouvelles.forumactif.com/)
Dim 12 Oct 2008

Salut Lestat!
J'ai trouvé ta nouvelle assez sympathique. La fin m'a fait penser à un épisode des "Contes de la crypte". En tout cas, je ne me suis pas ennuyé en la lisant, l'écriture est fluide, ça se lit tout seul. Bon, excuse moi pour cette critique très peu constructive, mais je suis pas du tout au top dans cette discipline.

Dagobert (http://nouvelles.forumactif.com/)
Lun 13 Oct 2008

En effet, quel progrés spectaculaire dans l'écriture Lestat !
Franchement, tu ne devrais pas orienter tes lecteurs vers "Trou Perdu" pour connaître ton travail mais sur celle-ci. Certes, l'écriture est plate et manque sérieusement de piquant. Mais alors, bravo pour la cohésion et la construction de ton histoire. Autant, Trou Perdu est un tissu d'incohérences, autant Repose en Paix est d'un réalisme saissisant. L'angoisse monte, par petites touches insignifiantes mais qui crée une vraie atmosphère (le Bang Bang de N. Sinatra chantée par un produit de télé réalite, est très très bien placé... Aussi incongru que dans la vraie vie). Je ne sais pas si tu as suivi les conseils des membres du Manoir (donc les miens) mais ton style gagne vraiment en dégageant les détails ! En allant vers quelque chose de plus propre, de plus lisible, de plus croyable. Tu tiens le bon bout, Lestat, j'aurai voté bonne. Pour moi, le plus gros défaut de cette nouvelle est la platitude, peut-être des personnages plus attachants, plus décrits et surtout plus motivés par leurs actions ou plus réactifs. La fin est très réussie pour moi, les descriptions sont évocatrices sans être pesantes.

Guy le Clerc Johanny :      (http://nousvelles.com)
Sam 10 Jan 2009

Magnifique histoire et superbe écriture. C'est la perfection. Je vous met mon maximum : 4 étoiles Mon ancien professeur de Français ne mettait jamais 20/20 Bravo ! Guy le Clerc Johanny

Ana :      (http://nousvelles.com)
Mar 27 Jan 2009

j'ai bien aimé l'histoire. J'ai trouvé que c'était bien écrit. Peut être un peu long dans les descriptions mais j'ai bien aimé. Ana

 

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Les critiques : Trou perdu

11/09/2008 14:42 par histoires-fantastiques

  • Les critiques : Trou perdu

    Les critiques : Trou perdu

    11/09/2008 14:42 par histoires-fantastiques

Catherine Robert (http://nouvelles.forumactif.com/)
Mer 10 Sep 2008 - 22:52

Et bien voilà, c'est terminé. Alors, j'ai bien aimé mais, parce qu'il y a un mais, je dois avouer que si je n'avais pas été persévérante, les premières pages n'inclinent pas à la lecture. Le début est trop long et l'écriture est par trop scolaire. Ensuite, ça s'améliore et on a envie de connaître la suite et la fin. C'est vrai qu'en retravaillant le début, elle pourrait être pas mal du tout parce que je sais plus combien de pages pour dire qu'il est tombé en panne et raconter sa rencontre avec le vieux, c'est trop. Après, la suite, c'est moins grave que ce soit assez long, parce qu'on est au coeur de l'action et ça s'enchaîne pas mal.

Dagobert (http://nouvelles.forumactif.com/)
Mer 17 Sep 2008 - 16:42

Lestat, ce qui suit, reste mon avis.

Je ne me pose pas en juge suprême et j'ai moi-même des gros défauts d'écriture (que tes commentaires avisés m'aideront à corriger, assurément). C'est grâce aux avis des autres membres que je vois où ça "flotte" dans mes textes et ce que à quoi je dois être attentif si je veux les captiver. Et c'est dans cet esprit que je poste ce commentaire. J'espère qu'il t'aidera car tu es un créatif, c'est indéniable, et je te souhaite du succès dans tes entreprises littéraires mais ça demande beaucoup de travail et de relectures, des coupes, des ajouts (plus rarement). Dans ce qui suit, je vais peut-être te semblait dur parfois mais je pense qu'au nom du respect que je te porte, il faut que qu'il le soit.

L'écriture :
Que ce texte est mal cousu !! La lecture est difficile, fastidieuse, embourbée par des détails inutiles.(qui sont monnaie courante dans beaucoup de tes textes) Ca s'améliore un peu vers la page 15 où tu sembles avoir trouvé un rythme de narration et où vraiment l'intrigue progresse. Trop d'informations disparates qui n'ont que pour connexion que le personnage mais sans arriver à lui donner une épaisseur. Même si je sens que tu veux bien faire (et tu le fais parfois !); en te lisant, j'ai l'impression de manger une tartine indigeste. C'est trop pour moi ! Trop de détails et pas assez de suggestion.
Autre gros gros problème, ton vocabulaire pêche sérieusement et dans les cas suivants, le verbes et expressions m'apparaissent inappropriés :

et il (Sullivan) se situait sur une petite route de montagne

Il saisit son chewing-gums qui trônait sur le tableau de bord

sac de voyage qui résidait sur le siège

Le vieil homme s'empara d'un chewing-gum qui résidait sur le tableau de bord et le déballa pour l'enfourner dans sa cavité buccale ( euh... sa bouche ?) - Un exemple concret de redites ! Mais malheureusement, ce n'est pas le seul, loin de là. A quoi ça sert qu'on sache qu'il reprend deux fois son chewing-gum ?

Après s'être essuyé ses mirettes humidifiées (euh... ses yeux ?)

Il lorgna à nouveau du côté de la fenêtre du premier étage

la petite clé devant la serrure. Une fois enfilée, il fit tourner

La cavité buccale de la défunte (tu l'aimes bien cette métaphore!)

Et de ça, ton texte en est farci. Tu appuies trop sur les caractéristiques de ton personnage. Tes lecteurs ne sont pas débiles et une ou deux bonnes images sont plus efficaces que des descriptions laborieuses, alourdies de détails. Ainsi, tu insistes trop, sur la taille de Desmont par exemple où tu abuses des comparaisons et de superlatifs souvent de manière inappropriée ( Subitement, une inspiration sembla éclore dans sa tête surélevée ). A part ralentir l'action et gaver ton lecteur, ça n'apporte rien. Fais simple, fais confiance au lecteur pour se forger son image mentale. Aussi tu répétes et répetes qui est David pour Robert. Tu oublies, qu'au bout du moment dans le récit, le lecteur à compris et qu'il te suffit de mentionner David pour qu'automatiquement, on sache ce qui le lie à Robert.

Les invraisemblances : Pour moi, c'est ce qui plombe le plus ton histoire.

*Il se change, dans sa voiture, avant d'aller réparer sa crevaison ???!! C'est pas un peu improbable ? Surtout s'il a plu ! Mais bon, soit !

*« David, ne t'inquiètes pas, je n'ai pas été enlevé par des Extraterrestres, tout va bien. Je suis déjà au chalet. La voiture a crevé et je n'ai pas réussi à mettre la main sur l'écrou anti-vol. Un monsieur m'a gentiment proposé de me déposer. Je t'attends avec impatience. Pas de souci pour le tacot, son frère est garagiste, il viendra le dépanner demain. À plus tard. »
Franchement, je crois pas une seconde à ce mot, (surtout la première phrase.) Trop long, trop expliqué.
Personne n'écrirait un mot comme ça. Tu le ferais, toi ?

*Si David doit passer obligatoirement sur ce tronçon de route, pourquoi Robert ne l'attend-il pas, patiemment ? (quitte à rechercher cette foutue clé de boulon antivol ! T'as regardé sous le siège passager ?)

*Il a un portable !!! (On le découvre p11 -enfin tu en as fait une vague mention plus haut mais pour la première fois, tu nous annonces qu'il l'a SUR lui) . Pourquoi n'appelle t-il pas David pour le prévenir de sa crevaison ou un dépanneur (ça tombe bien, Desmont est le frère du garagiste et doit savoir par coeur son numéro) ? Un SMS est rudement plus fiable qu'un mot derrière un pare brise. Ah oui, tiens c'est vrai , pas de réseau (c'est plus de la ficelle, c'est de la corde à noeuds) ! Mais ça, ce n'est pas à Desmont de nous le dire mais à Sullivan de s'en apercevoir en tentant de joindre David ou un dépanneur.

*Il est presque 22h quand ils arrivent au chalet ??? (il l'a embarqué avant 19h00, pas plus de 15 kilomètres de trajet ? Hummm, drôlement improbable)

*Il n'y a pas de réseau par ici, c'est peine perdue, lui avait dit Desmont. Tu parles ! Il en voulut au vieux bonhomme espiègle de lui avoir encore raconté des sornettes. Bah tiens, c'est pratique et totalement incroyable ! Je ne peux pas croire que dans toutes les situations anxiogènes que tu fais subir à ce pauvre Sullivan, il ne pense pas à utiliser son portable.

Impression générale :

Bon je vais pas, moi aussi, t'en remettre une tartine mais je vais tacher de faire la synthèse (c'est pas mon fort)

L'idée de fond quoique rebattue (j'en sais quelque chose) reste bonne. Ton intrigue tiendrait la route si elle n'était pas pourrie d'invraisemblances. Tu mènes ton histoire à son terme et tu y mets de la bonne volonté. Trop peut-être, et ton enthousiasme de détails te fait passer à côté de la vraisemblance. Sullivan est complètement raté pour moi, je n'y crois pas à ton personnage. Il n'a aucune profondeur, et ses comportements sont incohérents. David et Desmont sont à peine mieux. La progression est laborieuse, les redites trop trop trop nombreuses.
Ca s'améliore à peine en chemin vers une fin qui tient la route et qui ne m'a pas déplue (le personnage de la soeur est bien exploité).

Lestat, tu gagnerais franchement à « resserrer » tes textes, virer les détails inutiles et les redites qui plombent la lecture et sont sources d'invraisemblances accablantes.
Pour moi, le pouvoir de suggestion de l'écriture est comme une catapulte. Il vaut mieux bien tendre la corde que de sucharger le bol de pierres.
Le vocabulaire est franchement moyen, ça rend ta peinture grossière. Tu peux faire mieux que ça.

Voilà, je viens de passer plus de deux heures entre la lecture et la rédaction ce commentaire  Je ne doute pas une seule seconde que bientôt, toi aussi, tu vas lire 34 pages de ma prose. Et déposer des commentaires aussi complets qui m'aideront à pondre de meilleurs textes

A te lire, ami Lestat !

TAK (http://nouvelles.forumactif.com/)
Jeu 16 Oct - 14h42

Donc, après environ une semaine que j'ai debuté la lecture de ce texte, je viens de terminer Trou Perdu.
Que dire?
Dagobert a parfaitement analysé ce qui ne va pas dans cette nouvelle et je suis plutot d'accord avec lui sur la plupart des points soulevés : ecriture un peu lourdeaude (bcp d'adjectifs mal employés ou de tournures maladroites), profusion de details inutiles et pas mal de longueurs aussi, sur une histoire qui n'est, effectivement, pas très courte.
Je suis d'accord egalement avec Catherine (et là c'est plus positif) sur le fait que malgré un debut un peu rébarbatif, la suite est bcp mieux et une fois dans l'histoire, on est bien dedans, il y a un bon rythme de croisière. Disons, à partir du moment où Desmont ramène Sullivan au chalet, le "charme" commence à agir  

Les points positifs? une atmosphère lourde et pesante, "atmospherique" (désolé pour la redite) dirais-je, très bien diffusée dans ce jeu de chat et de la souris entre Sullivan et son mystérieux agresseur. Ce que j'ai apprecié surtout, c'est que tu as bien travaillé ton action et tes deplacements dans ce chalet, à la façon d'un thriller (ou d'un film d'horreur) en huis-clos et perso, j'ai trouvé cette facette de ton histoire très réussie ! Certes, ce n'est pas confondant d'originalité, mais c'est bien fait et le trouble/malaise s'epaissit bien à mesure que l'intrigue avance, sans que tu nous ressortes toutes les grosses ficelles habituelles. Pas de démons hurleurs, de cris stridents ou d'hectolitres de sang...du moins, pas avant les toutes dernières pages lol et au niveau de l'ambiance, ça donne un petit plus, selon moi.
Autre point, mais là ce n'est qu'un détail : ton perso principal est homosexuel et on ne voit pas ça souvent (hormis dans les histoires de Clive Barker "siffle"). Certes, ça n'apporte rien à la nouvelle, mais j'aime bien ce genre de détails, qui changent de la "norme politiquement correcte". Enfin bref !
Spoiler:
  Et un truc qui m'a bien fait marrer aussi : le passage où il découvre le tas de merde dans les chiottes lol ok c'est très scato, mais c'est pourtant amené de façon ni trop lourde ni trop scabreuse. Juste légère et plutot amusante (au contraire de la scène des chiottes dans Dreamcatcher lol si ça vous dit qqchose). 


Les points négatifs : Déjà cités plus hauts et je ne les repeterais pas, mais c'est vrai que sur un texte de cette taille c'est pas evident. Il y a des longueurs (qques repetitions dans les actions notamment, genre des allers-retours incessants entre le salon et la cuisine, etc) et des dialogues pas tjs crédibles. Et là-dessus aussi, des longueurs. Quand tes personnages parlent, fais en sorte qu'ils discutent au lieu de palabrer, ça alourdit bcp les dialogues. Autre chose, quand ton personnage se met à hurler, ne lui fais pas prononcer de longues phrases. Exemple :
« Mais c'est pas vrai !! C'est un véritable cauchemar ce séjour de merde, rien ne va comme il faut dans cette foutue baraque ! » hurla-t-il en jetant des regards haineux tout autour de lui, comme pour rechercher un responsable à ses malheurs.> pauvre gars, il doit pas avoir le temps de reprendre sa respiration lol surtout en hurlant ! Et puis surtout, c'est pas très naturel...
Et d'ailleurs, tjs sur les dialogues, je n'ai pas trop apprecié l'explication du docteur Da Silva - au passage, ce n'est pas un nom composé, alors pas de tiret, merci pour tous mes compatriotes portugais lol - à la page 33, ça manque de precisions et c'est un peu trop vague et vite expedié, à mon sens.

Bon voilà, il y a du bon et du mauvais dans cette histoire, au niveau du style ça va à peu près, mais quand meme certaines longueurs et maladresses qui interpellent. Mais sinon, l'histoire elle-meme, une fois qu'elle a bien debuté, tient la route et se revele très agreable, malgré ses défauts !  

Donc pour résumer, je dirais une histoire moyenne sur la forme, mais bonne sur le fond.
Au plaisir de te relire, Lestat ! dwarf

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Trou perdu

29/06/2008 21:38 par histoires-fantastiques

 

Elle avait dû mourir le jour où elle était arrivée ici. Cette découverte finit de l'achever moralement. Donc, se ne pouvait être Lili qui avait cherché à le joindre durant son sommeil. Sur le répondeur le son de la télévision laissait à penser qu'une autre personne se trouvait de l'autre côté de la porte. Il tenait toujours le corps contre lui, il s'approcha du canapé où il s'était assoupi il y a quelques heures encore et ydéposa à contre coeur la jeune femme, qu'il recouvrit entièrement de la housse. Il pleurait, de l'urine lui coulait le long des cuisses, lui irritant l'entre jambe. Il se sentait comme une bête, le corps plein de sang et de pisse. Dehors, le soleil avait envahi les massifs les plus élevés. Il ne savait plus se qu'il devait faire... appeler David, la gendarmerie ou le garagiste ? La dernière solution le fit rire puis hurler. Il n'avait qu'une envie, se laisser aller, s'endormir, mourir peut-être... oui, la mort serait la meilleure chose qui puisse lui arriver.
   « Ça peut s'arranger Monsieur Sullivan »
Cette voix de centenaire reconnaissable entre mille avait percé le silence du chalet. Robert se retourna dans sa direction à la vitesse d'une bête traquée. Dans l'encadrement de porte de la chambre de la vieille, se tenait ce bon vieux Desmont, une cigarette éteinte au bec et une bière a la main.
La vision s'estompa en quelques secondes.
   « Je perds la tête », se répéta-t-il pour la énième fois depuis qu'il était arrivé ici.
Il fallait qu'il quitte cet endroit, voilà la première chose à faire, ne serait-ce que pour sa santé mentale. Après il pourrait passer un coup de fil à qui il voudrait, dieu, le diable, pourvu qu'il s'éloigne de cette baraque. Il prit le minimum de chose, s'est à dire son portable et son petit sac. Après un dernier adieu à Lilianne, il jeta un petit coup d'oeil rapide à l'intérieur de la fameuse chambre... aucune trace d'un quelconque volatile. Il en avait assez de tout ça. Il n'eut même pas une pensée pour le tueur, sur l'endroit où il se cachait et sur son identité. Il était complètement épuisé, jamais de sa vie il n'avait ressenti autant de poids sur ses jambes, même son portable était trop lourd pour elles. Il passa la tête dans l'embrasure de la porte d'entrée. La lumière et la chaleur qui régnait au-dehors lui donnèrent un réconfort bienvenu. Son regard s'arrêta sur le seau rempli d'excréments, celui-ci semblait le nargué. Agacé, il le renversa du pied. Un tsunami boueux et nauséabond se déversa sur le plancher. Au milieu de la matière fécale, un petit objet métallique immergea peu à peu. Curieux, Robert s'approcha pour l'écarter du bout du pied. Quand il l'eut au creux de sa main, il se mit à rire et à pleuré en même temps. C'était l'objet qui servait à deviser l'écrou antivol dont lui avait parlé le vieux Desmont. Anéanti, il laissa retomber l'élément puis s'engagea dans les escaliers. La porte du garage s'était refermée. Mais il n'y prêta plus attention. Quand il fut en bas, il se pencha pour déverser ce que contenait encore son estomac. D'un pas lourd, il s'engagea dans l'allée, ses pensées furent pour son compagnon. C'est lui qu'il appellerait en premier lieu. Il n'eut pas fait une dizaine de mètres que son portable sonna entre ses mains. À bout de force, il ne sursauta même pas, seul son coeur se mit à battre la chamade. Il ouvrit le clapet. Le numéro qui s'affichait était celui de Lilianne. Sur le petit cadran, la photo de la jeune femme le fixait d'un air enjoué.
   « Mais quand est-ce que tout ça va s'arrêter !? Allô ?! Qui est là ?! », vociféra-t-il en postillonnant de rage sur l'appareil.
Une respiration lui parvint, instable, bruyante, inquiétante. Tendant un peu plus l'oreille, il lui sembla que la personne qui était à l'autre bout se déplaçait dans la maison. Pris d'un accès de rage, il fit demi-tour et escalada les marches. Quand il fut devant la porte d'entrée, sa fatigue avait disparu et la rage le dévorait. Il pénétra dans la maison et s'arrêta à l'entrée du salon, guettant le moindre son, la moindre présence.
   « Montrez vous ! »
La communication avait été coupée. Il composa alors le numéro de Lilianne. La sonnerie retentit dans la chambre sanglante.
   « Je vous tiens, vous allez mordre la poussière ! »
Le visage de Robert s'était transformé en une caricature de Jack Nicholson dans Shining. Il semblait fou. À ce moment là, il s'aperçut que le corps de Lilianne avait disparu. Un sursaut de terreur le fit reculer jusqu'à se qu'il butte contre quelque chose. Un ricanement tout droit venu de l'enfer retentit dans la pièce. En se retournant, il découvrit avec horreur que Lilli se tenait debout devant lui, la bouche grande ouverte et remplie de sang séché, ses orbites sombres grouillaient de mouches qui allaient et venaient, ne sachant où donner de la tête devant le festin. Son visage était déformé par les atroces souffrances que son tortionnaire lui avait fait subir et par un rire démoniaque qui semblait ne jamais vouloir s'arrêter. La morte-vivante lui tendait ses bras meurtris. Un liquide fétide s'écoula entre ses lèvres, suivit de quelques larves qui s'étalèrent sur le sol. Elle l'agrippa de ses mains putrides. Sullivan sentit son souffle infect lui chatouiller le visage, il hurla et s'écroula sur le tapis en voulant s'enfuir. Elle se pencha sur lui et colla sa bouche ignoble sur la sienne, il sentit sa langue froide tenter de forcer le passage. Effondré, Sullivan finit par céder. La cavité buccale de la défunte déversa une partie de ses locataires nécrophages à l'intérieur de la sienne. Avant de s'évanouir, il eut le temps d'entrevoir la silhouette de Richard Desmont qui se tenait debout devant la double porte de la terrasse et le regardait en riant... Ah ! les gens de la ville...

Quand il ouvrit les yeux, Robert ne reconnut pas les lieux immédiatement. Les rideaux de la pièce où il se trouvait étaient tirés, ce qui l'empêcha de voir distinctement ce qui l'entourait dans la semi-obscurité. Il était allongé dans un lit à se qu'il pouvait constaté. Une odeur de draps propres lui montait au nez, ainsi qu'un parfum de soupe de légumes à laquelle son estomac réagit fortement.
   « Où suis-je ? »
Il eut du mal à prononcer ces quelques mots, sa gorge était sèche. Au bout d'un instant, il réalisa qu'il était dans une chambre d'hôpital. De vieux souvenirs lui revinrent en tête, enfant, il fut hospitalisé pour une méningite sévère.
   « David ? »
Il tenta de se redresser légèrement, mais des douleurs très vives l'en empêchèrent. Son dos le faisait horriblement souffrir. La voix de Richard Desmont lui traversa fugitivement l'esprit : Ah les gens de la ville Tout lui revînt, le chalet, la vieille Madame André, Lili, il eut envie de hurler. Il perçut des bruits de pas qui s'approchaient dans le couloir, inconsciemment il se recroquevilla sous son drap. La poignée de la porte s'abaissa et un homme noir d'une trentaine d'années, tout de blanc vêtu, pénétra dans la chambre, un sourire aux lèvres.
   « Bonjour Monsieur Sullivan, comment allez-vous aujourd'hui ? »
Le jeune homme s'approcha de la fenêtre et écarta les rideaux sans ménagement. Les rayons du soleil envahirent la pièce et Robert referma vivement ses yeux aveuglées.
   « Je vois que vous vous remettez petit à petit, vous arrivez à bouger un peu, c'est bon signe. »
Robert releva que l'infirmier avait l'accent martiniquais.
   « Monsieur... où... »
Robert avait le plus grand mal à aligner deux mots. Il réussit à se redresser tant bien que mal en s'aidant de la poignée juste au-dessus de lui. Sa vue se brouillait parfois et il crut qu'il allait s'évanouir. Comme quand tu as vu Lili, tu te rappelles Robert ? 
   « Oh mon dieu... 
   – Qu'est-ce qui ne va pas Monsieur Sullivan ?
Le martiniquais souriait toujours en l'observant, se qui énerva Robert.
   – Où sommes nous ? Où... où est David... le vieux ?
L'homme le regardait toujours avec son sourire dents blanches qui n'avait pas faibli le moins du monde.
   – Mais vous êtes à l'hôpital St-Charles de St-Rock Monsieur Sullivan et votre ami ne va pas tarder, comme tout les jours. Mais de quel vieux me parlez-vous Monsieur Sullivan ?
   – Mais enfin, je veux parler du vieux Desmont, le tueur de clochard !!
Le visage de Robert était devenu écarlate tant les mots prononcés lui avaient demandé le plus grand effort.
   – Ah, mais bien sûr, lâcha l'infirmier amusé, votre ami va arriver d'une minute à l'autre, vous pourriez peut-être tout lui raconter... moi j'ai déjà donné.
L'homme lui tourna le dos et s'affaira à ses tâches habituelles.
   – Mais... qu'est-ce que vous voulez dire ? »
Robert fut surpris par la tournure que prenait la conversation et s'énerva :
   « Je veux voir un responsable immédiatement !! Vous m'entendez ?! Et appelez la gendarmerie,
il y a un fou en liberté.
Le martiniquais se retourna et jeta un regard hilare sur Robert.
   – Mais dites-moi, vous jouez votre rôle à merveille, vous êtes très convainquant, si je connaissais des gens dans le cinéma je leur parlerais de vous Monsieur Sullivan.
   – Arrêtez tout de suite cette plaisanterie ou je me lève pour vous en mettre une !
Le jeune homme parut tout à coup effrayé par l'humeur sombre de Sullivan.
   – D'accord, je vais chercher mon responsable tout de suite, mais calmez-vous Monsieur Sullivan.
   – Appelez-moi Robert. »
L'homme prit la direction de la sortie et une fois hors de la chambre, commença une conversation avec une personne que Robert ne put apercevoir malgré la porte entrouverte. Il ne voyait que les mains du martiniquais qui s'activaient. Les chuchotements des deux hommes lui parvinrent vaguement :
   « Il recommence à délirer Monsieur.
   – Vous lui avez donné quelque chose ?
   – Non, rien du tout... j'aurais dû ?
   – Oui, s'aurait été plus prudent... je vais lui parler, laissez-nous je vous pris.
   – C'est entendu... c'est vous le chef, chef.
   – Arrêtez de plaisanter Franck, c'est vraiment pas le moment. »
Robert vit le black s'éloigner dans le couloir et un grand monsieur blond prit sa place dans l'encadrement de porte.
   « Bonjour Monsieur Sullivan. »
Il pénétra dans la chambre et referma la porte derrière lui. Il prit une chaise qu'il retourna et s'assit en s'accoudant au dossier. L'homme examina Robert, puis parut se perdre dans de vieux souvenirs en contemplant le jardin par la fenêtre. Robert laissa poliment le doc en découdre avec son absence passagère.
   « Alors... par où commencer..., » finit-il par dire en se retournant brusquement vers lui, comme si quelqu'un venait de lui pincer le bras pour le sortir de sa rêvasserie.
L'homme se gratta la tête et prit une grande respiration avant de poursuivre :
   « ... vous rappelez-vous comment vous êtes arrivé ici ?
Robert avala sa salive avant de parler.
   – Pas vraiment... la dernière chose dont je puisse me souvenir c'est Lili se tenant devant moi et le vieux Desmont se fendant la gueule sur la terrasse. Je peux avoir un verre d'eau s'il vous plait ?
   – Mais bien sûr.
Le blond se leva pour prendre le verre sur la table et le rempli au robinet avant de le lui tendre.
   – Merci.
Quel plaisir ce liquide frais coulant dans sa gorge. Il mourrait de soif.
   – Je peux en avoir un autre ?
Le blond s'exécuta à nouveau l'air amusé. Il attendit patiemment que Sullivan finisse son verre.
   – Ça va mieux ? lui demanda l'homme en lui adressant un sourire.
Robert hocha la tête en guise de réponse.
   – Donc, ce sont les dernières choses que vous puissiez vous rappeler ?
   – Oui c'est ça... Monsieur ?
   – Da silva, médecin en chef du service psychiatrique, lâcha-t-il à contrecoeur sembla-t-il.
   – Ser... service psychiatrique ? Attendez...
   – Vous voulez la vérité Monsieur Sullivan ?
   – La vérité ? Je ne comprends pas de quoi vous voulez parler...
   – Vous savez, cela fait quelques temps que vous nous tenez compagnie dans cet établissement... à vrai dire, je n'ai jamais connu quelqu'un qui y soit resté aussi longtemps... vous êtes notre mascotte, vous ne pouvez pas savoir à quel point nous sommes heureux de vous voir de retour parmi les vivants.
   – Vous voulez dire que je suis ici, dans cet hôpital, depuis longtemps ?
Le blond prit une mine grave.
   – C'est plus compliqué que cela Monsieur Sullivan. Vous savez, de l'eau a coulé sous les ponds depuis votre arrivée ici...
   – Combien de temps ? Dites moi docteur...
Robert sentit le pire arrivé, son coeur s'accéléra... il jeta un regard sur ses mains, toucha son visage, puis souleva le drap pour contempler son ventre... il était maigre...lui qui était grassouillet, qui l'avait toujours été.
   – Combien de temps ?! répéta-t-il horrifié par son apparence, il arrivait même à voir les os de sa cage thoracique.
   – Cinq longues années Monsieur Sullivan.
   – C'est pas vrai... c'est un cauchemar... où ...où est David ?
   – David ? Je suis désolé de vous l'apprendre, moi qui ne suis qu'un étranger pour vous, mais votre ami n'est plus de ce monde.
   – Mais enfin... l'infirmier m'a dit qu'il allait venir d'une minute a l'autre... comme tout les jours.
   – Il faisait sans doute allusion à ma personne... je suis navré, il a la fâcheuse tendance de plaisanter au mauvais moment.
   – Ce n'est pas possible... c'est un rêve.
   – Non, vous ne rêvez pas Monsieur Sullivan, vous êtes ici depuis le jour où les pompiers vous ont sorti de votre voiture, un jour de juillet 2006, sur la départementale 999, près d'un petit village en pleine montagne... Valcan me semble-t-il... vous avez eu de la chance vous savez, la voiture était complètement pulvérisée et vous étiez dans le comas.
   – Je ne peux pas croire à cette histoire, je me rappelle très bien de ce qui c'est réellement passé, je me suis retrouvé au chalet et là tout a déraillé, les choses ne tournaient pas rond dans cette baraque, le vieux Desmont, le corps de Lilianne pendu dans la chambre de la vieille André...
   – Vous m'avez déjà raconté tout ça ces derniers jours, le coupa Da Silva, vous avez beaucoup parlé durant vos crises de délires.
Robert n'en croyait pas ses oreilles, aurait-il imaginé tout ça ?
   – Mais docteur, tout est tellement clair dans ma tête. Je peux tout vous expliquer dans les moindres détails... il faut que je retourne la-bas.
   – Alors là j'en doute, vous n'êtes pas près de quitter cet établissement, en tout cas pas dans votre état, vous êtes beaucoup trop faible pour faire quoi que se soit et il vous faudra réapprendre à marché, après tant d'années passées en position couché, ça prendra du temps... et entre nous Monsieur Sullivan, avec tout ce que vous nous avez raconté, ces histoires de vieille dame pendue, les clochards assassinés et ce soit disant tueur venu d'outre tombe pour... comment s'appelait-il déjà ?
   – Richard Desmont.
   – Oui voilà, Richard Desmont, ce vieux monsieur revenu d'entre les morts pour assassiner la soeur de votre ami, entre nous Monsieur Sullivan, je pense que quelques années de plus dans un bon centre psychiatrique vous fera le plus grand bien, ne serait-ce que pour votre santé mentale, mais aussi pour la sécurité des personnes que vous pourriez fréquenter. Et puis, vous allez devoir répondre aux autorités, des deux cadavres retrouvés dans le coffre de votre voiture... je veux parler de votre ami David, mais également de sa soeur... je sais ce que c'est, rassurez-vous, vous n'êtes pas conscient de ce que vous avez pu faire dieu merci... je vous dit au revoir Monsieur Sullivan et à demain. »
Le médecin se dirigea vers la porte. En la poussant, elle percuta le martiniquais.
   « Vous écoutez aux portes maintenant ? » questionna le docteur Da Silva en ricanant.
   « Attendez Docteur, je veux sortir d'ici, immédiatement !!! Vous ne comprenez pas ?! Je dois retourné la-bas. »
Sullivan parvint à se redresser sur son séant et tenta de déplacer une de ses jambes hors du lit.
   « Administrez-lui un bon sédatif Franck, je n'ai pas envie de l'entendre rabâcher les mêmes choses toute la journée », recommanda le médecin.
   « Vous ne pouvez pas faire une chose pareille, je ne suis pas fou !!! Je dis la vérité ! »
La douleur le stoppa dans son effort et il retomba dans sa position initiale.
   « Attachez-le solidement, ce type est dangereux vous savez. Il reprend vite du poil de la bête.
   – Bien chef, ok chef.
   – Oh arrêtez vos bêtises, dit Da Silva en riant, je ne sais pas comment j'arrive à vous supporter encore.
   – Parce que vous m'aimez secrètement docteur », lui répondit l'infirmier tout en s'occupant des liens de Robert dont les yeux semblaient vouloir sortir de leurs orbites.
   « Arrêtez ça ! Vous ne pouvez pas, vous n'avez pas le droit, je n'ai rien fait espèce d'enfoiré ! »
Après avoir sanglé les bras et les jambes du patient, le martiniquais administra au comateux fraîchement réveillé une bonne dose de sédatif à faire dormir un éléphant. L'effet fut presque immédiat, le pauvre Robert devint mou en quelques secondes. Le médecin et son élève sortirent puis refermèrent la porte de la chambre. Sullivan ne pouvait plus bouger, mais il était toujours conscient et entendait les voix des deux acolytes derrière la porte :
   « Je crois que je commence à saturer là, vivement ce Week-end, confia le médecin, j'ai posé mes congés jusqu'au 30 juillet, je m'en vais faire quelques travaux à la montagne.
   – Alors, comment est-il ce chalet ? l'interrogea Franck.
   – Fabuleux et tout ça pour une bouchée de pain, c'est une bénédiction que je sois monté là-haut pour voir à quoi il ressemblait. Je suis tombé sous le charme... et quand j'ai vu le prix, j'ai sauté au plafond comme on dit... 20 000 €, tout ça parce qu'un type a perdu la boule et a tué deux personnes à l'intérieur, expliqua Da Silva en jetant un coup d'oeil à travers le carreau de la porte. Sullivan souriait, à moitié défoncé.
   – Vous avez beaucoup de chose à refaire ?
   – Oh, quasiment rien... une porte de garage qui ferme mal et une toiture à vérifier... il me semble avoir entendu un oiseau quand je suis venu la dernière fois... rien de bien méchant en somme. »



Bez et Esparon
Septembre 2007 à Juillet 2008


© ® Auteur : Eric Fesquet, texte déposé.

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