Trou perdu

29/06/2008 21:32 par histoires-fantastiques

 

   « Alors, que me conseilles-tu de faire ? l'interrogea-t-il.
   – C'est tout simple, tu te bois un petit apéritif à ma santé, tu manges un morceau devant la télévision, tu prends un peu de valium avant d'aller te coucher et dès demain matin je serai là. »
Robert laissa échapper un rire mollasson. La pression retombait et la fatigue l'assaillait depuis quelques minutes. Sa conversation avec David lui avait fait énormément de bien.
   « Tu ne crois pas un traître mot de ce que j'ai pu te raconter David ? Sois franc s'il te plais.
   – Je pense que tu as rencontré un vieux monsieur qui a essayé de te jouer un mauvais tour c'est tout... tu sais, il n'y a rien de surprenant, le type a vu que tu n'était pas d'ici et il a voulu te foutre la trouille voilà tout... et puis entre nous, si ce gars avait été Richard Desmont, il t'aurait déjà fait la peau.
   – T'essayes de me rassurer là ?
   – Écoutes, je te propose un truc, je sais qu'il est tard, mais Lilianne ne va jamais se coucher tôt, passes lui un coup de fil et demandes lui des explications sur la personne qui t'a emmené au chalet et sur les choses étranges que tu as trouvé dans la maison. Elle seule pourra te répondre, elle est la dernière personne à être venue ici, de plus elle connaît bien les gens du village, elle reconnaîtra peut-être ton bonhomme... par contre ne lui dit rien au sujet de maman, je l'appellerai demain matin... si elle apprend que sa mère est à l'hôpital, elle est capable de faire le trajet de nuit pour venir auprès d'elle, je n'ai pas envie qu'il lui arrive un accident... tu me le promets Robert ?
   – Comptes sur moi, je serai muet comme une tombe.
   – Je vais te laisser, il est tard et demain je prends le train de 8h15, je pense être là en fin de mâtiné, alors arrêtes de te faire du mouron pour rien.
   – J'ai tellement envie que tu sois là.
   – Tu me manques... plus que quelques heures.
   – Je t'embrasse bien fort David, dort bien...
   – Toi aussi, à demain...
   – Bye.
   – Bye. »
Il coupa la communication et reposa son portable sur le buffet de la cuisine. Il se sentait beaucoup mieux et avait décidé de ne plus se laisser effrayer par n'importe quoi. Maintenant détendu, la faim le tirailla. Il fouilla dans son sac et en extirpa une petite boîte de cassoulet. Il décrocha une des casseroles pendues au mur et y déversa son repas. Après s'être emparé de l'allume gaz, il fit pivoté le petit feu et donna plusieurs impulsions sur le manche, mais rien ne se passa. Procédant méthodiquement, il ouvrit d'abord la porte de la gazinière. Il tomba des nues en découvrant qu'il n'y avait aucune bouteille de gaz pour alimenter le circuit.
   « Mais c'est pas vrai !! C'est un véritable cauchemar ce séjour de merde, rien ne va comme il faut dans cette foutue baraque ! » hurla-t-il en jetant des regards haineux tout autour de lui, comme pour rechercher un responsable à ses malheurs.
Il n'avait rien mangé depuis qu'il était parti ce matin. Il se rappela qu'il avait des fruits dans son sac, il fouilla un peu et réussit à mettre la main sur une pomme qu'il s'empressa de croquer. Son sac ne contenait que des conserves à réchauffer. Il faudrait qu'ils se rendent à Valcan dès que la voiture serait en état de rouler afin de s'en procurer une. Il finit sa pomme puis se servit un petit whisky bien mérité. En sirotant celui-ci, Robert râla un peu contre la soeur de David :
   « On peut même pas compter sur les proches. »
Il n'arrivait pas à concevoir que Lilianne ait pu négliger le gaz. C'était quand même primordial qu'ils aient de quoi réchauffer à manger durant leur séjour. Le silence qui régnait dans la maison le mettait mal à l'aise, il décida d'allumer la télévision, après tout, il était un peu comme chez lui ici. Il quitta la cuisine en laissant la lumière allumée derrière lui. Sullivan avait décidé que, s'il parvenait à dormir, se ne serait certainement pas dans le noir. Où vas-tu dormir Robert ? En pénétrant dans le séjour, son regard s'attarda sur le portrait de la vieille Bertha. L'écran de télévision était placé juste à côté de la porte verrouillée. Ses yeux abandonnèrent la photo inquiétante et il pressa le bouton du téléviseur. Un son anormalement élevé en jaillit. Il se précipita sur la télécommande et s'empressa de baisser le volume. La première chaîne diffusait un reportage sur un tueur en série russe qui avait tué une soixantaine de personnes à coup de marteau. Il se dit que ce n'était peut-être pas le genre de document à visionner dans l'état actuel des choses. Il passa donc sur la seconde chaîne et se retrouva en face d'un reportage sur la chasse au sanglier, celui-ci lui rappela immanquablement le vieux Desmont. Il zappa une nouvelle fois et tomba sur la rediffusion d'une série française bidon. Il en resta là, après tout, il avait ouvert le poste seulement pour faire barrage au silence, peu importait si le programme était minable. Il s'installa sur le canapé avec son verre à la main et s'alluma une cigarette. David, qui lui ne fumait pas, n'aimait pas que Robert le fasse à l'intérieur, mais le jeune homme n'étant pas présent, cela donna une bonne excuse à Sullivan pour en griller une. Il se détendit un peu et se laissa bercer par le murmure de la télévision. Au bout de plusieurs minutes de lutte, le sommeil finit par le gagner pour de bon et il s'endormit, son verre au creux de ses cuisses avec sa cigarette écrasée au fond. La télécommande glissa d'une de ses mains et vint achever sa course sur l'un des tapis, en silence. Son corps s'étala lentement sur le cuir du canapé, cherchant une position confortable. Dehors la nuit était froide et le vent s'était définitivement arrêté, le bruit d'un avion survolant la forêt à quelques milliers de mètres au-dessus du chalet se fit entendre... puis le calme revint, encore plus inquiétant, à croire qu'aucune vie animale ne s'aventurait par ici. Quelque part au rez-de-chaussée, un grincement de porte troubla le calme qui régnait... le garage était de nouveau ouvert.

   « Robert »
Il se réveilla en sursaut... la télévision était éteinte. Il s'était endormi pendant un long moment et avait dû presser la télécommande durant son sommeil. Sa montre affichait 3h15. Se frottant les yeux énergiquement, il se leva pour faire un tour à la salle de bain. En passant dans la cuisine, il constata que le témoin lumineux de son portable clignotait. Il n'avait rien entendu, peut-être était-il trop épuisé pour percevoir la sonnerie. Le message pouvait attendre, il poussa la porte des toilettes et urina dans la cuvette. En tirant la chasse, il repensa aux excréments qu'il avait dû extirper à la louche. Tu as oublié d'appeler Lilianne Il n'allait quand même pas la réveiller pour lui raconter ses frayeurs de petit enfant à une heure pareille. De retour dans la cuisine, il fit couler le robinet pour s'asperger le visage d'eau fraîche. Il se sentait mieux depuis sa conversation avec David, il s'était rallié à l'hypothèse de celui-ci. Les bruits étranges s'étaient tus. Il s'empara de son téléphone et tapa le 888.

« Vous avez un nouveau message... nouveau message, reçu aujourd'hui à 1h59,
votre correspondant a essayé de vous joindre 1 fois... »

Aucune voix sur le message, cependant, un chuchotement très faible brouillait le silence apparent. Robert réécouta le message en collant plus fermement son oreille sur le téléphone. Ce ne fut qu'au bout de plusieurs tentatives qu'il sut enfin de quoi il s'agissait... c'était la télévision. Il reconnut la série française qu'il avait laissé tourner avant de s'endormir. Il prit ceci pour un faux numéro et esquissa un sourire. Peut-être quelqu'un qui voulait discuter série française avec moi Encore dans les vapes, il décida de prendre un peu l'air et de fumer une clope. Il sortit par la porte d'entrée et en profita pour déposer le seau rempli de merde sur la terrasse. La lune pointait le bout de son nez. Dans l'allée caillouteuse et dans les arbres tout autour, des ombres avaient fait leur apparition, se qui donnait un air lugubre à l'ensemble. N'importe qui pouvait se cacher là à l'observer, lui qui était à découvert, bien en vu, arrosé par les rayons lunaire. Il prit une cigarette dans son paquet et l'alluma. De l'endroit où il se tenait, il apercevait vaguement les volets fermés de la chambre de tante Bertha. Pourquoi n'avait-il pas tenté de pénétrer dans cette pièce ? Il se rappela subitement que la porte était verrouillée. Il tira sur sa clope, ferma les yeux, le dos appuyé contre la rambarde.
   « Robert »
Il sursauta et dirigea son regard vers les escaliers, ceux-ci étaient toujours dans l'obscurité. Une des marches grinça... puis une autre. Sans hésiter une seconde, il se précipita vers l'entrée, s'engouffra dans la cuisine et agrippa sa lampe et son couteau. Plus question d'avoir peur En sortant, il referma la porte derrière lui et s'avança vers les marches en s'écartant un maximum de la façade. Actionnant l'interrupteur de la torche, il figea celle-ci sur les escaliers puis sur la porte du garage... à sa grande stupéfaction, elle était grande ouverte.
   « C'est pas possible, chuchota Robert, je l'ai mal refermé. »
Pourtant, il se rappela l'avoir vérifié. La peur l'envahit à nouveau. Tu es un adulte merde, la peur c'est pour les gosses Mais il n'était pas convaincu. Il n'en fallut pas plus pour qu'il replonge dans les méandres de cette terreur qui ne le quitterait plus jusqu'à ce que David daigne venir à lui. Il se remémora immédiatement l'ensemble des événements et décida d'appeler Lilianne dès qu'il aurait vérifié que rien de suspect ne se cachait dans cet abri, comme un vieux monsieur effrayant par exemple. Il descendit les marches, le couteau braqué devant lui. Une fois en bas, un bourdonnement se fit entendre à l'intérieur du garage. Il fit un rapide état des lieux avec sa lumière, il n'y avait rien de bien méchant là-dedans. Un congélateur était plaqué contre le mur du fond. Sullivan se demanda se qu'il pouvait bien contenir pour qu'il soit en marche. Lilianne ne venait que très rarement ici, pourquoi aurait-elle branché le congélateur ? Et si c'était Desmont ? Après tout, il l'avait bien surpris dans le garage. Mais ce n'était pas lui qui était venu ouvrir cette porte, Desmont était loin d'ici et il n'avait pas entendu de véhicule s'approchant du chalet, personne ne ferait des kilomètres à pieds dans la nuit pour venir jusqu'ici... personne à par un fou. Cette éventualité ne fit qu'empirer l'état névrosé dans lequel il s'enfonçait. S'approchant d'avantage, il dirigea le faisceau en direction du plafond, en quête de traces sanglantes. Dans l'angle, sur sa gauche, il finit par distinguer les restes d'une vieille tache, presque à la jonction du mur et du plafond. Orientant sa lampe vers le sol juste en dessous, il constata que des vestiges de sang séché marquaient également la dalle en béton. Madame André a été tuée de 49 coups de couteau, les gendarmes l'on retrouvés pendue dans sa chambre et on lui avait arraché les yeux Les paroles de Desmont résonnaient encore dans sa tête. L'envie de vomir le poussa à plaquer une main sur sa bouche et il détourna son regard des marques.
   « Robert »
Il bondit et se retourna aussi vite qu'il en fut capable, sa bedaine malmenée remua comme un bateau gonflable en pleine tempête. Son mouvement brusque lui avait fait lâcher la torche, celle-ci roula sur le sol et se figea en direction de la chambre sans porte. Tenant fermement le manche de son couteau, Sullivan scruta au-dehors. L'espace d'un instant, il crut apercevoir une forme se dessiner là. Ses contours n'étaient visibles que grâce à la clarté de la lune qui éclairait au-delà. La silhouette resta immobile puis se déplaça en direction du petit chemin qui longeait le chalet. L'individu était de taille moyenne et semblait entièrement recouvert d'un plastique transparent.
   « Qui est là ? Desmont c'est vous ? »
Aucune réponse et pas le moindre bruit malgré les pierres qui entouraient l'habitation. Arrêtes un peu tes conneries, ça ne peut pas être lui, il mesure au moins 2 mètres Robert récupéra la lampe et franchit prudemment le seuil du garage. Qui pouvait bien être venu dans un endroit aussi reculé ? Et si ce quelqu'un était déjà là avant ? Cette pensée, il n'avait pas voulu la formuler, elle lui flanquait la frousse. La respiration de Sullivan s'était fait plus rapide, il s'engagea sur le petit chemin. Au moment où il contourna l'angle, il aperçut encore la forme, tout au bout de l'aile Ouest, traînant derrière elle une partie de son enveloppe transparente sur laquelle les rayonnements lunaires se reflétèrent. L'individu était totalement nu sous son film plastique, mais son corps livide était trop éloigné de lui pour qu'il puisse différencier de quel sexe il s'agissait. Elle disparut vers le nord. Robert transpirait à grosses gouttes, ce jeu de cache-cache ne l'amusait pas du tout. Il avait peur, il sentait que cette personne ne se comportait pas comme un être normal. Il progressa jusqu'au bout. Qui que ce soit, cette personne a tout intérêt à me dire ce qu'elle fout ici Robert était à bout, il avait l'impression qu'il ne retournerait jamais chez lui, qu'il ne verrait jamais le levé du jour. Cette nuit était interminable. Il prit sa respiration en serrant plus fort que jamais son couteau qui était devenu son plus fidèle compagnon et se jeta d'un bon en direction de l'aile Nord, une grimace de colère et de peur déformant son visage. À quelques mètres de lui, il décela l'emballage grossier que l'individu arborait encore il y a quelques secondes. Il avait été abandonné dans l'herbe. Sullivan s'approcha et s'agenouilla au pied du contenant. Il découvrit avec horreur que cette chose était tachée de sang et empestait la chair en décomposition. L'aile était complètement vide. Il se releva pour inspecter les alentours. Des branches craquèrent non loin de lui.
   « Qui êtes-vous ?! » hurla-t-il sans direction précises.
Un son lui parvint au loin, sûrement l'écho de sa propre voix. Il n'avait pas froid malgré la température qui avoisinait les 5 °C. Son souffle se transformait en fumée blanche opaque. Quand il s'apprêta à rebrousser chemin, quelque chose attira son attention sur sa droite. Un morceau de papier chiffonné. Il se baissa pour le ramasser et tenta de lui redonner une forme lisible.

« Ne pas oublier : gaz, sacs poubelles, papier toilettes, essuie tout, vérifier l'électricité, la vaisselle, faire le lit, nettoyage, pas oublier tache garage, porter fleurs sur tombe de tante Bertha »

De toute évidence, il s'agissait d'un pense-bête rédigé par Lilianne. Plusieurs choses l'interpellèrent. Dans sa note, elle avait notifié qu'elle devait déposer des fleurs sur la tombe de sa tante. La vieille Bertha avait-elle été enterrée ici ? Un frisson désagréable le transperça. Après tout, quoi de plus normal, pour cette vieille dame retirée du monde, de vouloir se faire enterrer là où elle avait vécu ses dernières années et non pas dans un village où elle n'avait aucune attache particulière. À sa place, il aurait fait la même chose. Il s'interrogea quand même sur l'endroit où elle avait pu être ensevelie. Il inspecta à nouveau la feuille. Le gaz avait été mentionné. Il chiffonna la note et la fourra dans l'une de se poches. Quelque chose c'était passé ici.

Sur le chemin en direction des escaliers, il ne rencontra aucun individu. Au niveau de la double porte du garage, il s'arrêta. Une envie soudaine de se précipiter sur le couvercle du congélateur et de l'ouvrir lui traversa la tête. Robert perdait pied , le long trajet en voiture de la veille, son manque de sommeil évident ainsi que les différents épisodes vécus dans le chalet n'y étaient pas étrangés. Il s'avança vers l'appareil électrique, dont les dimensions étaient proche de celle d'un être humain. En le découpant en deux, même le vieux Desmont aurait pu être enfermé là-dedans. Sa main gauche reposait désormais sur la petite poignée incrustée, de l'autre, il maintenait sa lampe en direction du couvercle. Son couteau pendillait à sa ceinture, il pensait qu'il y avait peu de chance qu'un tueur se terre à l'intérieur, près à surgir pour l'empoigner. Par contre, il n'était pas à l'abri de découvrir autre chose... une réalité horrible. Intérieurement, il compta jusqu'à trois, puis bascula le couvercle en s'écartant volontairement. Il n'y avait rien à l'intérieur. Énervé, il tira la prise violemment et referma le couvercle avant de sortir, laissant la double porte ouverte. Il resta quelques instant immobile au bord des escaliers. Au loin, le premier signe d'une vie animale retentit : un hurlement de chien. La bête parut s'approcher de la maison, les craquements des feuilles mortes s'intensifièrent puis un halètement bruyant suivit d'un grognement tonitruant retentirent tout près. Pris de panique, Sullivan hésita à s'enfermer dans le garage, mais il était complètement paralysé de terreur. Le chien – ou autre chose -, commença à pénétrer dans l'allée, entrechoquant les pierres sous son poids. Sullivan ne vit toujours rien, mais sentit l'odeur de la chose, un mélange d'urine, d'excrément et de poils mouillés. Il guetta le moment où l'animal allait lui sauter dessus. Mais l'attaque n'arriva jamais. Écarquillant les yeux, Sullivan rechercha la bête. Mais il n'y avait rien, aucune trace d'un quelconque molosse assoiffé de sang... comme s'il n'avait jamais existé. Encore secoué, Robert remonta les escaliers en marche arrière. Quand il fut devant l'entrée du chalet, il constata que celui-ci était plongé dans une totale obscurité. La lumière brillait bien tout à l'heure Ses mains tremblaient, il décida qu'une fois prouvé que personne ne l'attendait là-dedans, il ne poserait plus un pied dehors avant le levé du jour. Il ouvrit la porte en aspergeant la cuisine de sa lampe torche, qui pensa-t-il, ne serait pas éternelle s'il continuait à l'utiliser aussi intensément. Une odeur horrible le prit à la gorge. Il se crut revenu quelques heures en arrière, mais l'odeur de merde avait été remplacée par des relents de pourriture. Il ne put s'empêcher d'imaginer que les choses avaient dû se dérouler de cette manière lorsque Lilianne avait découvert le cadavre de sa tante. Es-tu certain qu'elle est bien morte ? La chose que tu as suivi dehors ne lui ressemblait-elle pas étrangement ? Elle est revenue d'outre-tombe pour te faire la peau ! Il actionna les deux interrupteurs. Les émanations étaient insoutenables, une armée de grosses mouches noires volait dans le séjour, jouant une symphonie macabre. Il n'en pouvait plus, il lui fallait des réponses immédiates, au risque de se voir perdre la tête et se mettre à hurler. Son téléphone était toujours sur le buffet, à l'endroit où il l'avait laissé. Il déposa sa lampe et s'empara du portable à clapet, le numéro de Lilianne se trouvait dans son répertoire. Il désirait redescendre sur terre au plus vite. Il composa le numéro... quelque part dans la maison, une sonnerie retentit. Il ne réalisa pas tout de suite d'où cela provenait. Il observa l'écran de son téléphone d'un air sidéré, sur celui-ci était toujours inscrit le nom de la personne qu'il tentait de contacter. Paniqué, il pénétra dans le salon, chassant de la main quelques diptères agaçant venus se coller à lui. Au bout de quelques secondes, il comprit enfin d'où émanait la sonorité... de la chambre de la vieille. Le téléphone de Lilianne était dans cette pièce... avec peut-être... non, il ne voulait pas imaginer des choses horribles. Il coupa l'appel et la sonnerie s'arrêta de l'autre côté de la porte. Les battements d'ailes qu'il avait cru entendre par deux fois en début de soirée étaient revenus, cette fois accompagnés de croassements sinistres. Des empreintes de pieds nus ensanglantés couvraient le sol et les tapis et venaient se terminer sur la pas de la porte.
   « Mon dieu... aidez-moi », murmura Sullivan.
Il était pétrifié de terreur et ne quittait pas des yeux les traces humaines. Quelque chose tambourina brusquement sur la porte, comme si quelqu'un tapait à coups de poings sur le bois. Il recula d'un pas, cherchant du regard une aide improbable. Les coups se firent de plus en plus fort, la porte finit par trembler tellement que le cadre qui enserrait le portrait de la vieille Bertha tomba sur le sol et se brisa. Robert cria en se plaquant les mains sur les oreilles pour atténuer le vacarme. Puis les coups se turent subitement et le chalet retrouva son silence, comme si rien n'était venu le troubler. Au bout d'un temps incommensurable en apnée, Sullivan s'octroya une pause pour reprendre de l'oxygène. Les mouches par dizaines, entraient et sortaient de la pièce fermée en se faufilant sous la porte. C'est de là que venait l'odeur de pourriture. Il fallait qu'il ouvre cette porte, il n'en pouvait plus, il voulait connaître l'origine de ces bruits, de cette odeur. Peut-être Lilianne avait-elle besoin d'aide, elle était peut-être séquestrée à l'intérieur et ne pouvait pas bouger. Un chuchotement lui parvint de l'autre côté, comme pour confirmer sa pensée. Il risqua une interrogation d'une voix vacillante :
   « Lilianne ?! C'est toi ? »
Aucune réponse. Il étudia la porte. S'il prenait de l'élan, elle ne résisterait pas. Il pensa à David et également à la gendarmerie. Pourquoi ne leur téléphonerait-il pas ? Il serait quitte de pénétrer là-dedans, il risquait peut-être sa vie à tenter une telle intrusion. L'option de l'appel au secours le réconforta, il n'était pas obligé de s'introduire dans cette pièce, il lui suffisait juste de passer un coup de fil, puis ensuite, d'attendre patiemment à l'extérieur où même dans la cuisine, que les gendarmes rappliquent. Il s'imagina la scène : « Alors Monsieur Sullivan, racontez-moi un peu ce qui c'est passé ici... oui... vraiment !? Un grand monsieur avec une casquette rouge a effrayé ce petit bout de choux ? Et en plus il s'est déguisé en corbeau pour vous faire peur...vous n'avez pas fait dans votre culotte au moins ? Pauvre petit Robert... croah croah », fit le policier en battant les bras. Cette pensée l'enragea, sans réfléchir, il s'élança comme un aliéné sur la porte. Elle céda sans difficultés. Emporté par l'élan, il traversa la pièce, mais fut stoppé net par quelque chose qu'il prit de plein fouet. Il s'écroula sur le sol et le couteau lui échappa. Il était dans une semi-obscurité où la lumière du lustre ne parvenait pas. Encore secoué par le choc, il resta allongé sur le dos, les yeux au plafond. Quelque chose tournait dans l'air autour de lui et vient lui caresser le visage. Ses doigts rentrèrent en contact avec un liquide froid et épais. La pestilence environnante l'obligea à se tourner pour vomir abondamment. Il s'efforça de se remettre debout, mais la matière dans laquelle il reposait ne l'entendait pas de cette oreille, son pied d'appui glissa sur le bois et Robert retomba lourdement. Il ne distinguait toujours rien ici, comment avait-il pu oublier la lampe ? Il avait foncé comme un damné sans étudier les conséquences. Le sol était beaucoup trop glissant pour qu'il puisse se relever. S'il désirait sortir de ce cloaque, il était indispensable de ramper jusqu'à la sortie. Un bruit suspect se manifesta derrière son dos, il n'osa pas tendre une main pour en connaître la source. Il se déplaça à plat ventre sur le parquet - à la manière d'un surfeur sur sa planche - et arriva au pas de la porte. Il se releva puis hurla de terreur. Ses habits et ses mains étaient couvert de sang. Affolé, il se précipita jusqu'à la cuisine et un geste compulsif le poussa à se passer les mains sous l'eau pour enlever l'hémoglobine. Il marmonna des mots incompréhensifs en s'astiquant les doigts. Réussissant à reprendre le contrôle de ses membres, il prit la lampe et pénétra dans le salon. De l'endroit où il était, il tenta d'apercevoir quelques bribes de la pièce en pointant la lampe. Il ne vit pas grand chose, si ce n'est toutes les traces de sang qu'il avait semé en se dégageant pour sortir.
   « Lilianne ? »
Il se détacha de l'entrée de la cuisine et s'écarta délicatement sur la droite pour disposer d'un peu plus d'angle. Il tremblait de tout son corps et s'était même pissé dessus dans la panique.
   « Lilianne ?! » répéta-t-il plus fort.
La luminosité de la torche vacilla, les piles ne tiendraient pas bien longtemps. Dehors la lumière du jour pointait le bout de son nez, peut-être devrait-il partir d'ici, prendre la route à pied et s'éloigner le plus vite possible de cet endroit maudit. Mais Robert avait beau avoir les jetons, il voulait connaître la vérité. Quitte à y laisser des plûmes, je veux connaître le responsable de cette pagaille Il fut pris d'un rire nerveux : 
   « Y laisser des plûmes ha ha ha ! »
Il en écarta quelques unes qui s'étaient collées à son pull-over baigné de sang. Le soir même « Black » était réapparu à sa fenêtre pour lui réclamer à manger. Desmont lui avait bien dit qu'il cherchait « Black » ? C'était le nom de son putain d'oiseau bordel de merde !
   « Black ?! Viens mon petit... viens voir papa. »
Robert était sur la corde raide, le petit peu de raison qu'il lui restait s'était envolée. Il s'approcha de la chambre de la vieille et quand il fut assez près, la lumière de sa lampe lui fit découvrir l'horrible vérité. Sur la poutre en bois qui traversait la pièce de bout en bout, était accrochée une vieille corde effilochée, avec à son bout, le corps nu de Lilianne. Tout comme la vielle Bertha, la jeune femme avait été poignardée des dizaines de fois et ses orbites étaient dépourvues d'oeil. Une énorme tache de sang s'étendait à ses pieds, ainsi que des plûmes d'oiseaux dont certaines étaient restées prisonnières du liquide poisseux.
   « Oh mon dieu Lili !! »
Il s'approcha de ce corps meurtri et tenta, le visage noyé de larmes, de le décrocher. Il s'aida du couteau qu'il avait ramassé au sol et trancha la corde. La pauvre femme retomba dans ses bras. Il n'hésita pas à la serrer contre lui malgré l'apparence repoussante du cadavre. Elle était raide comme un mannequin en bois, aucune chance qu'elle est pue être encore en vie il y a quelques heures.

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Trou perdu

29/06/2008 21:30 par histoires-fantastiques

 

Il remonta aussi vite qu'il le put. Arrivé en haut, il se retourna précipitamment pour guetter un éventuel poursuivant imaginaire. Je perds la boule, je suis bon pour l'asile. Il allait rentrer, c'était la meilleure chose à faire en attendant son compagnon. Il retourna sur ses pas, pénétra dans le pavillon et referma la porte à clé derrière lui. L'odeur de merde était toujours présente, il avait négligé de retirer le seau rempli de chiasse de la cuisine. Il retira son portable de son sac et le consulta. Les quatre barres étaient pleines, le réseau était parfait, le vieux s'était bien foutu de lui. Il examina sa montre : elle indiquait 23h10. Il avait l'impression d'être ici depuis des heures. Mais où es-tu David ? Il aurait dû déjà être là, quelque chose lui était arrivé. Il composa le 888 pour consulter sa messagerie :

« Vous avez un nouveau message... nouveau message, reçu aujourd'hui à 23h05, votre correspondant a essayé de vous joindre deux fois... Robert ? C'est moi... ça va mal ici, maman est malade... je n'arriverai que demain matin, rappelles moi dès que tu peux... Je t'aime... »

Sullivan réécouta le message pour être certain d'avoir bien saisi, puis il referma le clapet de son téléphone et se mit à réfléchir. C'était pire qu'il l'imaginait, il allait devoir passer la nuit seul ici. Un bruit suspect attira son attention, comme si quelque chose avait agité l'air dans le séjour.
   « Qui est là ? »
Le son de sa voix l'effraya une nouvelle fois. De l'endroit où il se tenait, il lui était impossible de voir l'intégralité de la pièce. Il ouvrit maladroitement le tiroir du buffet de la cuisine et en sortit un couteau à la lame effilée. Il mesurait au moins trente centimètres.
   « Je vous préviens, je suis armé ! »
Il sut, à ce moment là, qu'il avait atteint le point de non retour. Le fait de brandir cette arme et de s'adresser à quelqu'un d'invisible, lui prouva qu'il était sur la corde raide, à la limite de la panique. Il s'avança jusqu'au seuil et passa la tête par l'embrasure. Le salon était superbe, des tapis africains aux couleurs vives étaient étendus sur le sol. Une grande table en bois vernis était disposée au centre de la pièce, avec des chaises du même acabit. Un lustre immense éclairait l'ensemble, il ne possédait cependant que quelques ampoules dont une grande partie ne fonctionnait plus. Un canapé trois places était appuyé contre le mur, juste à côté de la double porte qui donnait sur le Nord de la terrasse. En face de lui trônait d'une vieille télévision, des autocollants représentant d'anciennes gloires du football étaient placardés sur ses flancs. La pièce était habillée de nombreuses statuettes africaines de grande beauté et les rideaux étaient d'une blancheur à couper le souffle. Une horloge demeurait entre les deux portes de chambre, qui se trouvaient sur sa gauche. Le tic-tac venait troubler le silence et perturba un peu Robert. Un portrait de Madame André était accroché juste au-dessus de la porte la plus à gauche. Sûrement sa chambre... ou plutôt sa tombe, pensa-t-il en frissonnant. La photo lui glaça le sang, l'expression de cette femme était trop mélancolique pour un portrait. À droite, l'autre chambre était restée ouverte. Son couteau toujours en main, il pénétra dans le séjour et s'avança jusque là. La chambre était complètement vide et devait sans doute servir de dépannage. La porte à double battants qui donnait sur la terrasse était recouverte d'un épais rideau, Sullivan s'approcha pour l'écarter. La lumière jaillit à l'extérieur. Il ouvrit l'accès au balcon tout en maintenant sa main serrée sur le manche du couteau. Il laissa la porte fenêtre grande ouverte, sortit sur la terrasse et alla s'appuyer contre la balustrade. En bas, l'obscurité demeurait insondable, n'importe qui aurait pu l'observer, tapis dans l'ombre. Il sortit sa lampe, qu'il avait glissé dans sa poche arrière, et éclaira les environs. Un petit chemin longeait cette partie du chalet, il se poursuivait jusqu'à l'angle Nord-Est du bâtiment. Comme lui avait dit le vieux, il lui sembla deviner une porte à cet endroit. Il remarqua également qu'il était impossible de faire le tour du chalet, le sentier se terminait là et un gouffre venait le remplacer. Il regardait toujours en bas lorsque le bruit étrange se répéta. Surpris, Robert se braqua vers le salon, le son ressemblait curieusement à un battement d'ailes. C'est sûrement un rat, songea-t-il. Oui... un rat avec des ailes. Cette pensée lui arracha un sourire las. Il pénétra dans la pièce tout en essayant d'être le plus discret possible. Pas un murmure ne fut audible. Au bout d'un certain temps, il relâcha la pression et se dirigea d'un pas assuré vers la cuisine. Le bruissement se reproduisit. Sullivan crut alors qu'il allait faire dans son froc... il venait de la chambre de la vieille. Cette fois-ci, il n'osa pas demander s'il y avait quelqu'un. Il serra encore plus fermement le manche du couteau. Il se tenait à quelques mètres de la porte. Constater par lui-même ce qui provoquait ce bruit était la chose la plus sensée à faire, mais Sullivan n'était pas dans les meilleures conditions pour accomplir un geste aussi courageux. Et si j'ouvre cette porte et que je me retrouve devant la vieille pendue au plafond ?  Robert s'avança. La main qui cramponnait le couteau était moite et commençait à glisser. Il prit la lame dans sa main gauche et essuya le manche en plastique sur son tee-shirt marine du FC-Forland. Après avoir replacé celui-ci dans son jean, il ramena son pull-over par-dessus. De la sueur froide perla sur son front et un frisson le parcourut. C'est la faute du vieux et de ses histoires L'étrange son se répéta derrière la porte, comme si un oiseau était enfermé là-dedans.
   « Y en a marre maintenant ! Qui est là bon dieu ?! »
La situation lui échappait. Il songea à David et lui en voulut de l'avoir laissé seul ici. Prudemment, il se rapprocha, jusqu'à se trouver assez près pour pouvoir toucher la poignée et ouvrir la porte. Une goutte de sueur s'échappa de son front et vint s'écraser sur le parquet en bois en troublant le silence. Fébrilement, il pensa au sang qui avait dû s'écouler du corps meurtri de Bertha le jour de sa mort. Si ça se trouve, le sang s'est infiltré sous le plancher avant de ressortir dans le garage. Il s'épongea avec la manche de son pull-over. Sa main, légèrement tremblante, toucha la poignée de la porte. Aucun bruit douteux. Délicatement, il abaissa la anse, tout en retenant légèrement la porte... mais la sensation d'aspiration qu'il avait ressenti précédemment ne se reproduisit pas. Une petite pression lui suffit pour s'apercevoir que la porte était verrouillée. La sonnerie du téléphone retentit dans la cuisine. En un instant, il se retrouva les fesses au sol. Dans sa surprise, il avait reculé brusquement de la porte et s'était pris le talon dans le tapis. Il se releva aussi vite qu'il le put. Tout en gardant un oeil suspicieux sur la porte condamnée, il recula jusqu'à la cuisine, mais arriva top tard pour répondre.
   « Merde !! Fait chier !! »
Agité, Sullivan eut du mal à composer le numéro de David. Au bout de trois sonneries, une voix retentit :
   « Robert ?! C'est toi ?!
La voix du jeune homme semblait inquiète.
   – Oui, tu peux pas savoir comme je suis heureux d'entendre ta voix.
Robert avait presque la larme à l'oeil, David lui avait beaucoup manqué ces dernières heures.
   – Ça fait plusieurs fois que j'essaie de te joindre, tu as reçu mon message ?
   – Oui... comment va-t-elle ?
   – Elle a eu une nouvelle attaque... »
David se mit à pleurer au téléphone.
   «...mais elle va mieux maintenant, son état s'est stabilisé, ils vont la garder quelques temps ici pour qu'elle se remette. Elle m'a téléphoné hier matin, elle n'avait pas le moral et voulait me voir pour me parler, pour ne pas rester seule, c'est pour ça que je ne suis pas parti avec toi. Après le repas de midi, elle s'est sentie mal. J'ai appelé les pompiers aux premiers signes alarmants.
   – Ne te fais pas de soucis, ta mère est solide, elle s'en remettra... »
Robert tentait de rassurer David, il était tellement heureux d'entendre sa voix.
   « ... puis elle est entre de bonnes mains à l'hôpital, ils veilleront bien sur elle.
   – Je n'ai pas encore prévenu Lilianne, j'aurais dû... elle va m'en vouloir, elle aurais sûrement voulu être auprès d'elle.
Lilianne... Robert pensa immédiatement aux excréments retrouvés dans les toilettes.
   – David... tu as eu des nouvelles de ta soeur depuis la semaine dernière, enfin je veux dire, depuis qu'elle est venue ici pour faire le ménage ?
   – Non pas depuis... pourquoi ?
   – Il se passe des choses étranges ici...
   – Des choses étranges ? Qu'est-ce que tu veux dire ?
Le ton de David avait changé, comme s'il simulait l'étonnement et Robert le remarqua.
   – Pourquoi m'as tu caché que ta tante avait été tuée ? »
Au bout du fil, le silence.
   « Que Lili l'a découverte plusieurs semaines après sa mort ? Il y a quelque chose de bizarre dans les alentours... dans cette maison. J'ai retrouvé les toilettes pleines de merde et j'entends des bruits étranges qui semblent venir de la chambre de ta tante. »
A l'autre bout toujours le silence, ce qui exaspéra Sullivan.
   « Dit quelque chose merde !!
   – Qui t'as raconté ça ?
   – Qui ?! C'est tout ce que tu trouves à dire ?! »
Robert était furieux et en même temps heureux de pouvoir enfin passer ses nerfs sur quelqu'un, même sur la personne qu'il aimait le plus au monde.
   « Je suis désolé, fini par lâcher David, j'aurais dû t'en parler... je ne pensais pas que quelqu'un te mettrait au courant. J'avais peur de t'effrayer avec cette histoire tu comprends.
   – Ce qui me chagrine c'est qu'il a fallu que se soit ce vieil homme qui me raconte tout.
   – Quel vieil homme ? lui demanda David avec surprise.
   – Le type qui m'a accompagné jusqu'ici... j'ai crevé un pneu et je n'ai pas trouvé l'écrou anti-vol. Ce monsieur a débarqué à bord de son 4x4 et a gentiment proposé de me déposer... sans lui je serais encore coincé au bord de la route dans cette foutue bagnole. Il m'a donné une carte avec le numéro du garage de son frère, il m'a dit de l'appeler demain matin pour le dépannage... ce qui est bizarre, c'est qu'il m'a certifié que le réseau téléphonique ne fonctionnait pas ici... »
Songeur, Robert s'interrompit et David prit la parole :
   « Le réseau est très bon là-haut, il faudrait qu'il se mette à la page ton vieux bonhomme, ça fait au moins quatre ans... tu me dis que la voiture est restée au bord de la route ? Tu l'as bien verrouillé au moins ?
Robert sentait la moutarde lui monter au nez. Fallait pas l'emmerder ce soir.
   – Oui je l'ai bien verrouillé ta putain de caisse ! Et j'ai laissé les vitres ouvertes pour qu'elle n'est pas trop chaud cette nuit ! Tu te fous pas un peu de ma gueule ?! »
Silence au bout du fil.
   « David, je te jure que si tu continues à garder le silence je raccroche illico !! »
Une dizaine de secondes s'écoula avant que le jeune homme ne lui réponde :
   « Excuse-moi Robert... je suis fatigué, les dernières heures ont été pénibles pour moi. »
Sullivan regretta ses propos, son compagnon avait failli perdre sa mère et lui se plaignait d'avoir eut peur pour des broutilles.
   « Je suis désolé David... tu me manques. »
Silence, la tension retomba. Robert reprit la parole :
   « Le garage n'était pas fermé lorsque nous sommes arrivés, les bruits bizarres, la merde dans les toilettes... j'en est marre d'être tout seul ici. »
Il s'arrêta quelques secondes, puis reprit d'un ton grave :
   « Le vieux m'a raconté aussi qu'il y avait eu d'autres meurtres dans la forêt, il y a cinq ans... deux hommes ont été retrouvés assassinés. Desmont m'a parlé également du... 
Il n'eut pas le temps de terminer sa phrase que David l'interrompit :
   – Quel nom as-tu prononcé ?!
David avait parlé tellement fort que Robert aurais presque cru que le jeune homme se trouvait à côté de lui.
   – Desmont... Richard Desmont.
   – Décrit le moi s'il te plait.
   – Tu le connais ?
   – Peut-être.
Robert s'exécuta :
   – Il est très grand, plus de deux mètres, il doit avoir plus de soixante-dix ans, une barbe bien fournie et ressemble à un squelette ambulant.
   – Ce n'est pas possible...
   – Tu connais ce vieux monsieur ? Mince, moi qui voulais te faire la surprise, il m'a dit que s'était lui qui avait construit ce chalet.
   – Robert... le vieux que tu as rencontré ne peut pas être Richard Desmont.
   – Que veux-tu dire ?
   – Le portrait que tu m'as tiré de ce type est celui d'un assassin qui a été arrêté en 2001 pour le meurtre de deux clochards. »
Le coeur de Robert s'emballa et il crut qu'il allait s'évanouir. Quand il prit la parole, sa voix était méconnaissable :
   « Je rêve... tu veux dire que le type qui m'a raconté toute cette histoire était un tueur ?! J'ai côtoyé un fou dangereux pendant tout ce temps ?! Je vais prévenir la police et me barricader
dans la maison !
   – Arrêtes Robert, ça ne sert à rien.
   – Ça ne sert à rien ?! Tu me fais marcher toi aussi ?!
Sullivan était hystérique, il n'arrêtait pas de faire des allers et retours entre la cuisine et le séjour, surveillant l'entrée et la porte de chambre avec effroi.
   – Calmes toi Robert... ce type ne peut rien contre toi... il est mort.
Robert se mit à rire.
   – Et en plus il est mort... je vais me réveiller là, je dois rêver, tu dis que ce type est mort ?! Comment suis-je arrivé ici alors, avec qui j'ai passé presque quatre heures aujourd'hui ? Avec un mort-vivant ?! J'ai même serré la main de ton assassin et bus un coup avec lui... tu maintiens toujours qu'il est mort ?
   – Il y a certainement une explication à tout ça. C'était peut-être un gars du village qui a voulu te jouer un mauvais tour.
   – Mais puisque tu viens de me dire que ce vieux ressemble à ton assassin ?!
   – Richard Desmont est mort il y a plusieurs années, tu n'as pas pu le rencontrer, il s'est pendu en 2001.
Sullivan se mit à rire à nouveau, ses yeux étaient presque sortis de leurs orbites.
   – Pendu ?! Encore une histoire de pendu, c'est la coutume dans le coin où quoi ?!
Robert se tut et essaya de se remémorer ce que lui avait dit Desmont.
   – Comment sais-tu autant de choses sur ce vieux bonhomme ?
La respiration de David s'était accélérée.
   – Écoutes Robert... ce que je vais te dire ne va pas franchement te rassurer, mais sache que pour moi, il n'y a rien à craindre, ce type est bien mort et enterré, tu peux me croire.
   – Merde alors, si j'avais su j'aurais dû lui planter quelque chose dans le crâne... c'est pas comme ça qu'on tue les zombies dans les films ?! »
Robert ne cessait de jeter des regards vers la porte d'entrée et par la fenêtre de la cuisine. Et si jamais Desmont se pointe, là, tout de suite, maintenant... qu'est-ce que je fais ?! Je lui saute dessus ?! Il va croire que je suis bon pour l'asile le pauvre vieux, pensa-t-il. Excusez-moi, mais David m'a dit que vous étiez un assassin doublé d'un mort-vivant, je me vois dans l'obligation de vous tuer une seconde fois pour ma propre sécurité.
   « Je vais te raconter ce que je sais, mais promets moi de ne pas te laisser envahir par tes pensées.
   – Y a pas de soucis, j'en ai déjà entendu des vertes et des pas mûres depuis quelques heures. Je t'écoute.
   – Voilà... tout ce que je sais, je l'ai entendu lors du procès d'Armand Hartcheur, le jeune homme qui a tué ma tante... personnellement, je ne crois pas du tout ce qu'il a pu dire au sujet des circonstances du meurtre et sur ce qui lui est arrivé dans la forêt... pour moi il a massacré ma tante et quand il est sorti de la chambre, elle était dans l'état où on l'a trouvé... Hartcheur a mentionné des choses qui paressaient tellement vrai qu'il a fallu que les enquêteurs les vérifie malgré leurs étrangetés. Hartcheur prétendait, qu'à la fin du mois d'octobre 2006, alors qu'il se promenait en forêt non loin du chalet, il avait rencontré un grand type maigre qui semblait venir de nulle part. Il avait sur ses épaules un corbeau qui semblait apprivoisé. Le vieux monsieur s'était adressé au jeune homme par son prénom, comme s'il le connaissait... Armand Hartcheur avait mentionné au juré que l'homme s'appelait Richard Desmont. Le type lui avait alors dit que s'il ne tuait pas ma tante, il retournerait en asile psychiatrique. « Fini la belle vie, lui avait dit le vieux, la vieille Bertha veut te remplacer mon cher Armand, elle trouve que tu ne fais pas bien ton boulot, elle commence à se plaindre au centre et réclame un nouveau jardinier. Un jour, tu reviendras d'une petite balade en forêt comme aujourd'hui et des ambulanciers t'attendront, planqués quelque part pour t'embarquer. » Voilà ce que lui avait à peu près dit le soit disant Desmont. Il n'en fallut pas plus pour que le garçon pète un câble, il avait tellement souffert en hôpital psychiatrique qu'il préférait la mort ou celle d'une vieille dame plutôt que de se refaire interner. Bien sûr, les enquêteurs étaient allés vérifier qui était ce fameux bonhomme. Le mystère fut levé assez vite. Richard Desmont était en fait un meurtrier qui avait fini sa vie au bout d'une corde, ici même, dans cette forêt. Cet homme était condamné de toute manière, il souffrait d'un cancer généralisé et il s'est suicidé le jour où ses amis l'avaient balancé pour le meurtre des deux clochards. Je me souviens d'ailleurs d'une anecdote que l'on entend encore de nos jours dans le petit café de Valcan, c'est Lilianne qui me l'a raconté. Desmont possédait un corbeau, il lui arrivait de sortir avec. La bête restait toujours sagement agrippée sur ses épaules. Il paraît que quand le vieux avait trop bu, il racontait que son pote le corbeau était immortel et qu'un jour, celui-ci lui avait tellement cassé les « couilles » à gueuler, qu'il lui avait tordu le cou et l'avait enterré dans son jardin, pour faire de l'engrais qu'il disait. Le soir même, « Black » était réapparu à la fenêtre pour lui réclamer à manger. Voilà, tu connais toute l'histoire.
   – Et si le jeune garçon disait vrai ? Et si moi aussi j'avais vu Richard Desmont ?
   – Et si c'était un paysan du coin qui c'était foutu de ta gueule ? Arrête un peu Robert, ça ne peut pas être ce mec, il est mort, de plus Armand Hartcheur était fou... tu ne l'es pas que je sache ?
   – Fou ? J'en suis plus très sûr David. »
Le jeune homme éclata de rire et Sullivan écarta son portable de son oreille pour éviter de perdre l'ouïe. Il ne savait plus que penser, il était partagé entre le fait d'admettre ce que lui disait David et celui de ne croire que ce qu'il avait vu.

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Trou perdu

29/06/2008 18:08 par histoires-fantastiques

Essayant de s'accoutumer timidement à son apparence troublante, Robert porta un regard  interrogateur sur le visage de son interlocuteur en inclinant la tête en arrière.
- Que voulez-vous dire ? »
Appuyé contre la carlingue de son Nissan, Richard Desmont était vêtu d'un tee-shirt vert armée à manches courtes, horriblement dégagé au niveau du col - ce qui accentuait sa teinte cadavérique -, ainsi qu'un bas de survêtement de sport au coloris identique, parsemé de taches brunâtres non identifiées. La question de Sullivan parut soudainement éveiller en lui un plaisir malsain, aisément lisible dans son regard.  
« Ce parcours se termine en cul-de-sac... après le vieux chalet c'est le néant, le terminus comme on dit dans les gares Monsieur Sullivan.
À l'énoncé du mot gare, Robert songea immédiatement à David. Il jeta un bref coup d'oeil à sa montre et le vieux s'en aperçut.
- C'est peu commun en effet », répondit-il au géant mal fagoté.
 Robert commença à redouter ce qu'il allait trouver là-haut, il espéra secrètement que David fut déjà arrivé lorsqu'il se présenterait devant la porte du chalet. Il ressentait une sorte d'angoisse à l'idée de se retrouver seul dans cette baraque coupée du monde.
Et Madame André vivait toute seule dans ce chalet perdu au milieu de la forêt, pensa-t-il.
Robert éprouva soudain une sorte d'admiration pour cette vieille dame. Lui n'aurait jamais pu tenir bien longtemps dans un endroit pareil, il avait besoin de voir du monde, respirer le parfum des pots d'échappements, d'écouter le brouhaha incessant de la circulation... il haïssait le silence. David avait réussi son coup en le convaincant de venir passer le week-end ici, il lui avait dit que l'air de la montagne était incomparable et qu'il n'y avait rien de plus merveilleux que de se retrouver en pleine nature, que c'était la destiné des hommes depuis des milliers d'années.
« Destiné mon cul. »
Perdu dans ses pensées, il ne s'aperçut pas tout de suite qu'il s'était exprimé à voix haute.
Desmont le considéra avec stupéfaction. Sullivan resta impassible et poursuivit le conciliabule :
« Madame André recevait-elle de la visite de temps en temps ?
- À vrai dire presque jamais, c'est bien pour ça que personne ne s'est aperçu qu'elle était morte depuis un bon moment.
Desmont semblait prendre plaisir à la conversation. La nuit était maintenant complètement tombée et Robert ne s'en était même pas rendu compte, absorbé qu'il était par le mystérieux personnage en face de lui.
- Depuis un bon moment, répéta Sullivan comme un automate, choqué par les mots de Desmont.
- Oui, c'est sa petite nièce qui a constaté que sa tante avait cassé sa pipe...(Lilianne, pensa Robert) elle était décédée depuis plusieurs semaines lorsque la jeune fille s'était décidée à lui rendre visite, inquiétée par ses coups de téléphone restés sans réponse. Elle avait tout de suite deviné ce qui l'attendait à l'intérieur quand elle avait écarté la porte d'entrée et que des relents de putréfaction lui étaient parvenus aux narines. Ça m'étonne pas, la vieille était morte depuis au moins cinq semaines. »
Le colosse introduisit un bras par la fenêtre de son 4x4 pour saisir ce qui ressemblait à un paquet de chewing-gums qui trônait sur le tableau de bord. Il en prit deux et les tendit à Sullivan qui refusa poliment son offre. Pas vexé pour autant, Desmont se les enfila tout les deux dans la bouche.
Robert se sentait de plus en plus mal à l'aise à la pensée de se trouver là-bas sans son bien-aimé. Maintenant, il priait intérieurement pour qu'il n'arrive pas avant David. Au pire, il attendrait dans la C4 que celui-ci débarque, il lui raconterait qu'il était tellement exténué par les quatre-cents  kilomètres de route, qu'il s'était assoupi dans la voiture dès son arrivée au chalet.
Voilà qui est bien, je lui dirai ça, pas question que je pénètre seul dans cette maison, pensa-t-il. Robert appréhendait tout ce qui effleurait la mort. Peut-être avait-il visionné un peu trop de films d'horreurs. Son cerveau travaillait sans relâche, il s'imaginait le cadavre de la vieille dame étendu sur le sol, grouillant de larves, transformé en garde-manger géant pour arthropodes nécrophages.
Il se contraignit à reprendre le contrôle de ses pensées envahissantes.

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Trou perdu

29/06/2008 17:55 par histoires-fantastiques

 

Troublé, Sullivan le dévisagea. Le vieux était près d'éclater de rire. Robert tenta d'y voir clair dans ce sourire à se décrocher la mâchoire, mais la grimace de Desmont l'empêcha de réfléchir. Il était à deux doigts de lui demander de faire demi-tour et de l'emmener à la gare la plus proche. Essoufflé par sa retenue, le vieux finit par se lâcher, il rigola tellement que Sullivan crut que l'ancêtre allait avoir une attaque. Il n'avait pas encore bien saisi le comique de la situation et ce rire l'agaça.
   « Je suis vraiment désolé », lui dit le géant. 
Son rire finit par se taire progressivement. 
   « Je vous ai mené en bateau, je voulais juste vous faire peur, j'ai pas pu m'en empêcher... vous étiez tellement drôle.
L'expression de Sullivan passa de la stupéfaction à la colère.
   – Vous voulez dire que vous vous êtes foutu de ma gueule depuis le début ?!
   – Ah non, vous emballez pas... tout est vrai, à part le fait que le tueur se cache dans les bois... ça j'en doute.
   – Vous êtes cinglé d'essayer de me faire croire que le tueur rode toujours dans les parages... vous êtes trop vieux pour des conneries pareilles », proféra-t-il vexé de s'être fait manipulé.
Le vieux éclata à nouveau de rire et donna une petite tape amicale sur l'épaule de Sullivan.
   « Excusez-moi, mais la tentation était trop grande.
   – Vous avez réussi à me foutre la trouille en tout cas. »
Soulagé, Robert se laissa aller sur son siège et sa tension retomba. Il but une autre gorgée de bière, qu'il apprécia davantage. Desmont termina ce qu'il lui restait au fond de sa canette et la déposa sur le tableau de bord. Robert jeta un coup d'oeil à sa montre, toujours pas de David, cela devenait inquiétant. Le vieux bonhomme enclencha la première et le véhicule commença à rouler. Les pleins phares avaient remplacé les codes et la lumière transperça la forêt, effrayant au passage, quelques bêtes sauvages.
   « Ne vous inquiétez pas pour la chaîne, lui dit-il, je la remettrai en place après mon départ. Il faut quand même que je rentre chez moi, ma femme est capable de prévenir les flics si elle ne me voit pas arriver... j'ai pas l'habitude de me pointer après le dîner, elle doit se poser des tas de questions à l'heure qu'il est. »
Sullivan ne put achever sa bière, elle lui restait sur l'estomac, sûrement le fait d'avoir régurgité un peu plus tôt. Il la coinça dans le compartiment de la portière.
   « Je comprends, lui dit Sullivan, quoi qu'il en soit, je suis ravi d'avoir fait votre connaissance.
Le penses-tu vraiment Robert ?
   – Et moi donc... j'espère que vous passerez un bon séjour, vous verrez, le chalet est très agréable.
   – Vous connaissez la maison ?
   – Je pense bien, c'est moi qu'il l'ai construite en 1981.
   – Sans blague... vous vous foutez encore de moi ? lui lança Sullivan qui s'était tourné vers le vieil homme avec un rictus d'indignation sur le visage.
   – Je suis sérieux Monsieur Sullivan, autrefois c'était mon métier de monter des chalets et c'est le seul que j'ai construit dans la région... en général je travaillait assez loin de chez moi. Celui-ci reste ma plus grande fierté », lui répondit-il le regard toujours braqué sur le chemin.
   « Je ne suis pas près d'oublier ce séjour à la montagne », marmonna Sullivan de plus en plus angoissé à l'approche du chalet perdu.
Le 4x4 commença à ralentir et prit un petit virage à droite.
   « Nous y sommes », précisa l'ancêtre.
Il stoppa son véhicule, tira le frein à main, mais laissa le moteur tourné et les phares allumés. Devant eux se dressait un chalet de couleur sombre, édifié dans un endroit assez dégagé en comparaison de la végétation comprimée qu'ils avaient pu traverser durant les derniers kilomètres. Apparemment, un garage couvrait la totalité du rez-de-chaussée. La partie habitable elle, était au premier étage, accessible par un petit escalier juste à droite de la porte du garage. Celui-ci longeait la façade et débouchait sur une terrasse. De l'autre côté, sur la gauche, un petit chemin étroit disparaissait derrière la maison. Ils sortirent du Nissan et posèrent leurs pieds sur les petits cailloux arrondis et ovales de couleur claire qui enveloppaient la quasi totalité du chalet et une bonne partie de l'allée qui menait jusqu'ici. Desmont désigna alors quelque chose du doigt :
   « Vous voyez les deux fenêtres au premier étage ? La première à droite, c'est celle de la cuisine et celle tout au bout de l'autre côté, c'est la chambre... au milieu des deux se trouvent les toilettes et la salle de bain... tout au même endroit Monsieur Sullivan, c'est pas mieux ?
   – Personnellement je préfère séparément », rétorqua Robert qui avait conservé son air anxieux.
Le vieux s'esclaffa en s'éloignant vers l'arrière du véhicule, marmonnant au passage, quelques trucs en rapport avec les gens de la ville. Le bruit de ses pas écrasant les pierres, était parfaitement audible malgré le vacarme alarmant du diesel. Il ouvrit le hayon et en retira une lampe de poche qu'il testa avant de refermer.
   « Vous venez ?
   – Je vous suis, s'enquît Robert avec une pointe d'appréhension dans la voix.
   – Je préfère prendre une lampe, je n'y vois plus très clair à mon âge... prenez vos affaires par la même occasion. »
Sullivan s'exécuta puis referma la portière. Desmont actionna la fermeture centralisée, ce qui arracha un petit rire bref à Sullivan. Le vieux se retourna vers lui pour le dévisager gravement.
   « J'ai fait quelque chose de drôle ? lui lança-t-il.
   – Pas vraiment en fait, c'est juste que verrouiller les portes dans un endroit aussi peu fréquenté me surprends un peu.
   – On ne sait jamais ce qui peut arriver dans un endroit pareil. »
Le vieux se détourna de lui et commença à gravir les premières marches. Robert ne s'attarda pas sur le sous-entendu de Desmont, il n'avait aucune intention de replonger dans les tromperies du vieux monsieur sensées l'effrayer. Desmont franchit la dernière marche et posa un pied sur la terrasse. Sous les yeux de Sullivan - qui était resté en bas -, il balança le rayon de sa lampe de gauche à droite, comme pour s'assurer qu'il n'y avait pas quelqu'un ou quelque chose. Étonné, Robert abandonna ses affaires aux pieds du perron et monta les marches. Une fois en haut, il constata que la terrasse longeait toute la partie Est du bâtiment et semblait se prolonger sur le Nord. Une table et des bancs en bois avaient été installés là, usés par les intempéries. Sur sa gauche, demeurait l'entrée et un peu plus loin, une fenêtre donnant également de ce côté. L'ancien poursuivit son chemin sans même jeter un coup d'oeil à la porte. Robert lui emboîta le pas et ils débouchèrent sur la face Nord. Comme l'avait deviné Robert, la terrasse s'allongeait sur tout le long. Une table et des bancs identiques aux précédents avaient été disposés là. Deux fenêtres occupaient chaque extrémités avec au centre, une porte vitrée à double battants. Contrairement au côté Est, cette partie de la terrasse était entièrement couverte. Desmont jouait inlassablement de la lampe de poche. Intrigué par le vieil homme, Sullivan n'exprima cependant pas le besoin de l'interroger sur son comportement étrange. Desmont finit par se tourner vers lui :
   « La terrasse est immense, y a de quoi inviter du monde à manger sans que l'on vienne vous encrasser l'intérieur. La première fenêtre et la porte font parties du séjour et tout au bout c'est une autre chambre... aucune ouverture ne donne côté Ouest.
   – Merci pour toutes ces explications Monsieur Desmont, mais je ne pense pas qu'il soit bien utile de m'expliquer tout cela.
Le vieux n'en fut pas vexé et continua sur sa lancée :
   – Il existe un genre de petit bureau au rez-de-chaussée, accessible seulement de l'extérieur. Vous trouverez également une pièce qui peut servir de débarras, toujours par l'extérieur sur la face Nord cette fois-ci. Le garage contient aussi une chambre, mais sans fenêtre, ça peut dépanner... voilà, je crois que j'ai fait le tour.
   – Et l'intérieur ? s'enquit Robert qui dévisagea le vieux d'un air circonspect.
   – Je vous laisse le soin de découvrir tout le reste Monsieur Sullivan... malheureusement je ne peux pas rester plus longtemps, il est bientôt 22 h, ma femme doit être très inquiète.
   – Je comprends... vous pouvez rester juste le temps que je contrôle s'il y a bien du courant ?
   – Vous me ferez signe de la terrasse... je vais rejoindre mon 4x4.
   – Comme vous voudrez, dans ce cas je vous dis au revoir. »
Il se serrèrent la main. Après hésitation, Robert osa l'apostropher sur son comportement étrange :
   « Monsieur Desmont, qu'est-ce que vous aviez tout à l'heure ? Je veux dire... vous sembliez chercher quelque chose.
Richard Desmont parut contrarié tout à coup, son visage s'assombrit brusquement et ses yeux devinrent encore plus mystérieux.
   – Je cherchais « Black », il m'a échappé... foutue bête, lâcha-t-il haineusement.
   – Je croyais qu'il s'appelait « Bâtard » vôtre chien ?
   – Oui... c'est bien ça, Bâtard... » le vieux le fixa intensément, comme s'il le mettait au défi de le questionner une nouvelle fois, mais Robert ne releva pas la contradiction énigmatique.
   « ... bon séjour Monsieur Sullivan, finit-il par dire en se détournant de Robert.
   – En tout cas merci pour tout, je ne sais pas ce que j'aurais fait sans votre aide », lança Robert quand le vieux amorça sa descente.
   « Je vous fais signe dès que j'ai contrôlé l'électricité », ajouta-t-il.
Quand il fut à la moitié des escaliers, Desmont fit volte-face et tendit la lampe de poche à Sullivan.
   « Vous en aurez plus besoin que moi.
   – Vous en êtes sûr ?
   – Sûr et certain, vous n'aurez qu'à la rendre à mon frère demain.
   – Merci beaucoup, dit-il en rejoignant Desmont au milieu des escaliers pour récupérer la lampe.
   – Je vous laisse, peut-être à très bientôt.
   – Bonne route et merci encore. »
Le vieux descendit les marches restantes. Quand il se tint à la hauteur de son 4x4, Sullivan remonta et se dirigea vers la porte d'entrée. Les feux du Nissan n'étaient pas suffisamment bien orientés pour qu'il puisse trouver le trou de la serrure. Il alluma la torche et extirpa les clés de sa poche. David les lui avait confié le matin même. Il engagea la plus petite qui s'introduisit facilement dans la fente. Elle ne tourna point, il changea alors pour la plus grande, qui pivota sans difficulté. Il la retira et remit le trousseau dans sa poche de jean. Il jeta un bref coup d'oeil sur Desmont. Le vieux n'avait pas bougé, droit et immobile, il scrutait l'obscurité des alentours. Après cet aparté, il saisit la poignée et l'abaissa. Il n'eut pas à pousser la porte, celle-ci s'ouvrit toute seule, comme si quelque chose l'avait aspiré de l'intérieur. Robert poussa un petit cri de surprise, puis jura :
   « Bordel de merde ! »
Dans sa surprise, il s'était écarté de l'entrée d'une bonne longueur. Ça va plus mon p'tit gars, il a réussi son coup le vieux. La porte était maintenant entrouverte, mais Robert ne put entrevoir que les ténèbres. Un frisson le parcourut, il faisait froid à l'intérieur, très froid. Déconcerté, il chercha Desmont du regard, comme s'il s'attendait à le voir rappliquer pour lui venir en aide, celui-ci s'était installé derrière son volant et fumait une cigarette. Sullivan recentra son attention sur la porte et pointa le faisceau de sa lampe en direction de l'ouverture. Il ne distingua pas grand chose de l'endroit où il était. S'approchant légèrement, il finit par pousser la porte du pied pour qu'elle s'écarte complètement. Le froid devint plus intense et une odeur répugnante, qui ressemblait curieusement à de la merde, lui parvint aux narines et lui donna aussitôt la nausée.
   « Putain ça schlingue ! Qu'est-ce qui pue comme ça ?! » jura-t-il en plaquant une main sur son nez.
Une seule chose rassura Sullivan : la puanteur environnante n'était pas une odeur de charogne. Antérieurement, il avait supposé que les émanations du cadavre avaient sans doute imprégné les murs. Il commença à discerner les détails de la cuisine, au fond de celle-ci se dressait une porte entrouverte. Certainement la salle de bain et les toilettes, pensa-t-il. Il chercha l'interrupteur et le découvrit juste à droite de la porte d'entrée. Il y en avait deux, il appuya sur le premier et la cuisine s'illumina, puis il enchaîna avec le second qui cette fois-ci éclaira très brillamment le séjour. Tranquillisé, Robert relâcha la pression. L'intérieur paressait agréable, mais le parfum nauséabond qu'il avait humé plus tôt l'empêcha d'apprécier le coup d'oeil. Il décida de lui laisser le temps de s'évaporer un peu vers l'extérieur et surtout, il ne voulait pas retarder plus longtemps Monsieur Desmont. Il s'éloigna donc de la porte et alla s'accouder à la rambarde de la terrasse. Le vieux n'était plus derrière son volant, n'y nulle part ailleurs.
   « Merde alors. »
Une vision de Desmont lui jouant encore une mauvaise plaisanterie lui brouilla la vue. Il était peut-être embusqué quelque part, le visage ricanant, comme un gosse faisant une farce. Cette pensée l'exaspérera. L'idée était peu probable, mais plus rien ne l'étonnait à présent. Il descendit les marches et se retrouva devant la porte du garage. À vue d'oeil, la nuit avait l'air silencieuse, mais le grondement du moteur japonais l'empêchait de confirmer si c'était vraiment le cas. Les phares l'aveuglèrent quand il tenta d'apercevoir si le vieillard se tenait planqué derrière son véhicule. Se détournant vivement, il remarqua que l'entrée du garage était légèrement entrouverte. Robert approcha lentement sa main droite du battant écarté. Quand il l'eut en main, il tira brusquement dessus et rencontra le vieux Desmont planté derrière, Robert crut que son coeur s'était arrêté de battre.
   « Nom de dieu, vous m'avez fait peur ! À quoi vous jouez ?
   – Je ne joue pas, je suis juste venu vérifier quelque chose... la porte du garage était ouverte, c'est étrange.
   – Peut-être qu'une personne a oublié de la fermer à clé en s'en allant  », signala Sullivan d'un air suspicieux. Il pensait à Lilianne, mais n'avait pas voulu le formuler devant cet homme.
Il toisa le vieux géant, sa peau avait l'apparence de la craie. Il examina brièvement l'intérieur du garage avec sa lampe. Des outils de jardinage étaient suspendus aux murs et il crut reconnaître sur sa droite, l'entrée de la chambre sans fenêtre, qui ne possédait aucune porte. Juste à côté se tenait une petite salle de bain.
   « Vous avez du courant là-haut ? lui demanda Desmont.
   – Oui.
   – Ce qui n'est pas le cas ici apparemment.
   – À bon ? Dans ce cas comment avez-vous pu contrôler que rien n'avait été chamboulé dans cette obscurité ?
L'homme exhiba une lampe de poche sous ses yeux.
   – J'en avais une autre dans la boîte à gant. »
Le vieux lui souriait.
   « Je dois y aller maintenant, j'ai assez abusé de vôtre temps, lui dit celui-ci.
   – Au contraire, c'est moi qui ai abusé du vôtre, je suis heureux que vous soyez encore là à une heure aussi tardive. David ne va pas tarder, En es-tu sûr Robert ?  je ne serais pas resté seul bien longtemps.
   – Bonne nuit alors.
   – Merci et bonne route. »
Le vieux s'éloigna vers son véhicule, mais Robert l'interpella soudainement :
   « Monsieur Desmont ? Une dernière question... dans quelle chambre Madame André a-t-elle été assassinée ?
Le vieux le considéra sans émotions visibles, puis pointa du doigt la fenêtre du premier étage.
   – C'est là que ça c'est passé Monsieur Sullivan.
Robert leva la tête et examina les volets fermés.
   – Merci encore, dit-il sans lâcher des yeux la fenêtre.
   –Y a pas de quoi. »
L'ancien grimpa à bord de son engin. Dans l'impossibilité de faire demi-tour, il repartit en marche arrière en lui faisant un petit signe de la main. Sullivan observa les phares du 4x4 s'éloigner avec appréhension. Il était maintenant seul au milieu de nulle part. La peur l'envahit. Au bout de quelques minutes, il entendit au loin le moteur du Nissan s'emballer, il devait se trouver sur la route goudronnée à présent.
   « Bon vent à toi vieil homme, » prononça-t-il tout haut.
Le son de sa voix au milieu de ce silence sinistre l'effraya plus qu'il ne le rassura. Il avait redouté ce moment de solitude. L'endroit était trop paisible. Un silence de mort, pensa-t-il. Il lorgna à nouveau du côté de la fenêtre du premier étage. Il n'avait aucune envie d'y pénétrer, rien ne l'obligeait à le faire bien sûr, mais son indiscrétion le poussait parfois à des actes regrettables. Mais il ne franchirait pas cette limite, pour la première fois de sa vie, il allait mettre un frein à sa curiosité et sans se forcer. Il songea qu'il faudrait sans doute remonter là-haut, qu'il serait mieux à l'intérieur. Au fond de lui, il ne le pensait pas, mais les ténèbres tout autour de lui commençaient à l'effrayer autant que ce chalet inquiétant. Il n'arrivait plus à distinguer la végétation qui entourait le pavillon. Il prit les escaliers et une fois arrivé en haut, braqua la lampe en direction de l'angle que faisait la terrasse, comme l'avait fait Desmont peu de temps auparavant. Il n'y avait rien bien évidemment. Il s'avança jusqu'à la porte d'entrée. Elle s'était légèrement refermée depuis son départ. Il n'y fit pas plus attention, la petite brise qui soufflait ce soir en était forcément responsable. Il poussa la porte et l'odeur répugnante vint lui chatouiller les narines une nouvelle fois. À ce moment là, il se retourna brusquement en direction des escaliers. Un bruit lui était parvenu du rez-de-chaussée, comme une porte qui grince. Il n'avait pas encore pénétré dans la maison, mais il n'hésita pas une seule seconde, il se précipita à l'intérieur et referma à clé derrière lui. Il pensa que c'était peut-être la porte du garage qui s'était entrouverte, c'était logique, elle n'était pas verrouillée, un coup de vent avait dû la remuer. C'est sûrement cela, pensa-t-il. Il jeta un coup d'oeil à son trousseau de clé, la petite devait être celle du garage. Je devrais peut-être redescendre pour la fermer, spécula-t-il. Mais faire une chose pareille était invraisemblable pour le moment, il fallait qu'il reprenne son calme et qu'il s'acclimate un peu au premier étage. Il devait d'abord s'intéresser à l'odeur dégoûtante qui flottait en ces lieux. Il ne tarda pas à découvrir d'où elle provenait... un gros tas de merde remplissait presque la totalité des toilettes.
   « Nom d'un chien ! Qui a pu laisser un truc pareil dans les chiottes ? » s'interrogea-t-il stupéfait.
Il songea immédiatement à Lilianne, mais cette idée était impensable. Même si c'était-elle qui avait pondu ce tas d'immondices, pourquoi dieu du ciel n'avait-elle pas tiré la chasse ? Personne au monde n'était capable de déféquer autant de merde en une seule fois. À moins que l'individu qui avait fait ça, ait poussé le vice jusqu'à « se vider » plusieurs jours d'affilée sans tirer la chasse. Il allait falloir qu'il se débarrasse du monticule de merde s'il voulait pouvoir se servir des toilettes. L'image de Lilianne, assise sur le trône, le visage écarlate et ricanant, lui arracha un semblant de sourire, qui finit par s'effacer pour se transformer en rictus d'épouvante. Tout était serré dans cette cabine, la cuvette se trouvait sur la droite en entrant et il fallait poser un pied dans la douche pour pouvoir ouvrir la petite fenêtre. C'est ce qu'il fit afin que l'odeur s'évapore un peu. Il n'y avait pas de lavabo à cet endroit, pas assez de place sans doute. Il examina sous l'évier de la cuisine pour débusquer des sacs poubelles. Quand il eut mis la main dessus, il en prit deux qu'il superposa par sécurité. Il n'avait aucune envie que le sac se déchire et déverse son contenu nauséabond dans la cuisine. Il se creusa un peu la tête pour trouver un objet susceptible de lui servir à vider la cuvette. Il dut se rendre à l'évidence, à part une louche, il n'y avait rien d'autre. Il aurait sans doute trouvé son bonheur au garage, mais l'idée de retourner en bas ne lui plut pas et il l'écarta assez vite. La louche en main, il s'agenouilla et commença à s'activer, plus vite il aurait fini, plus vite il pourrait s'intéresser à autre chose. La majorité des excréments étaient trop liquides. Il eut un haut-le-coeur persistant qui l'obligea à relever le col de son pull-over sur son nez pour filtrer un peu l'air, ce qui atténua un peu la puanteur. Les sacs poubelles n'étaient pas une très bonne idée vu la fluidité de la chose, il finit par tomber sur un seau dans un placard, ce qui lui facilita grandement la tâche. Au bout d'un quart-d'heure, la majeure partie des déjections avait été extirpée. Il se redressa et actionna le chasse d'eau. L'écoulement n'était pas bouché et l'excédant de matière s'évacua facilement malgré le tas qui persistait encore au fond. Tout à coup, un son lui parvint par la petite fenêtre de la salle d'eau. Une sonnerie de téléphone. Il réalisa bêtement qu'il avait négligé de remonter ses affaires. Elles étaient restées en bas près des escaliers avec son portable à l'intérieur.
   « C'est tout moi. »
Il était en colère, en rage contre lui-même, exaspéré d'éprouver de la peur dans cet endroit. Il écouta l'alarme de son téléphone s'éteindre. Il n'y a pas de réseau par ici, c'est peine perdue, lui avait dit Desmont. Tu parles ! Il en voulut au vieux bonhomme espiègle de lui avoir encore raconté des sornettes. De rage, il sortit sur la terrasse avec sa lampe. Il fut surpris de ressentir une grande différence de température avec l'intérieur du chalet, il faisait beaucoup plus chaud ici. Le portable se remit à sonner, sans une hésitation il se dirigea vers les escaliers et orienta sa torche vers l'entrée du garage au bas des marches. Celle-ci était grande ouverte. La sonnerie s'arrêta à nouveau. Le coeur de Robert s'emballa et le souffle lui manqua, il était tellement effrayé qu'il avait retenu sa respiration durant quelques secondes. Il relâcha un peu la pression et se permit de respirer un peu.
   « Il y a quelqu'un ? Desmont c'est vous ? » osa-t-il proférer en maintenant fermement le faisceau sur la double porte.
Sa voix était mal assurée. Pourquoi Desmont ? Il pensait peut-être que le vieux n'en avait pas terminé avec lui et qu'il voulait sans doute lui faire une petite plaisanterie supplémentaire en signe d'adieu. Et là, normalement, je dois descendre les marches pour pénétrer dans le garage et... Vlan ! Un tueur diabolique m'arrache la tête avec une hache Il n'avait pas envie de finir sa vie de cette manière, puis de toute façon, c'était le vent qui avait entrouvert le garage, quoi d'autre ? Il n'y avait personne à des kilomètres à la ronde. Le témoin lumineux de son portable parvenait à traverser la toile de son sac de voyage. Quelqu'un avait laissé un message. La curiosité l'emporta sur sa peur et il dévala tout les escaliers en braquant continuellement la lumière sur le seuil du Garage. Son coeur battait la chamade, Sullivan prit son courage à deux mains et referma le double battant sans même jeter un coup d'oeil à l'intérieur. Il présenta ensuite la petite clé devant la serrure. Une fois enfilée, il fit tourner celle-ci sans difficulté. Il contrôla que la porte était bien verrouillée et s'empara de ses bagages. Restant immobile quelques secondes, il tendit l'oreille pour écouter la nuit. Rien ne lui parvint, si ce n'était le murmure d'un appareil électrique. Le vent avait cessé. Il ne pourrait plus accuser celui-ci s'il se passait encore quelque chose d'étrange. Dans sa main gauche, le poids de ses sacs était pénible à supporter. Il jeta un regard sur les alentours avec sa lampe. La lumière ne porta pas très loin, mais quelques arbres furent aspergés par les rayons. Le calme régnait ici. Il se demanda à quoi pouvaient bien ressembler les environs à la lumière du jour. Tu crois que tu auras l'occasion de découvrir ça Robert ? lui susurra la petite voix au fond de sa tête.

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Trou perdu

29/06/2008 17:51 par histoires-fantastiques

 

Desmont souriait, toujours affublé de cette casquette rouge, mal accommodée avec le coloris vert armée du reste de sa tenue.
   « Allez venez, je pense que nous devrions nous mettre en route, il est quand même près de 19 heures », fit-il en lui adressant une tape amicale sur l'épaule.
Le poids de la paluche tassa un peu plus le pauvre Sullivan, déjà peu avantagé par sa stature. L'espace d'un instant, il fut pris d'une terrible envie de faire machine arrière et de récupérer toutes ses affaires. Mais sa raison le rattrapa. Ne dis pas de bêtises, tu vas passer pour quoi là, un « chie la trouille » ? Reprends toi... pense à David, essaies de ne pas le décevoir. Richard Desmont sembla se plier en quatre pour s'installer sur son siège. Il prit son paquet de tabac et commença à se rouler une clope derrière son volant. Robert pensa à ce moment là, que Desmont ne devait probablement fumer que dans son 4x4. Idée un peu loufoque certes. Le vieux mit feu à sa paille cancérigène et tira dessus. Constatant que son passager tardait à le rejoindre à l'intérieur il lui lança :
   « Vous avez changé d'avis Monsieur Sullivan ?  Bien sûr que oui, pensa celui-ci avant de dégoiser :
   – Non non... je réfléchissais juste si je n'avais rien oublié d'important.
   – Vous n'avez pas laissé les vitres ouvertes au moins ? » lui demanda Desmont en s'esclaffant.
Sullivan se tâta pour savoir s'il devait rire ou balancer une paire de claques au vieil homme facétieux.
   « Elle est bien bonne celle-là, dit-il finalement avant de plaisanter lui aussi. Faudra que je la ressorte à quelqu'un. »
Son besoin de refus face à l'invitation de Desmont s'estompa peu à peu, un dernier regard sur la chère voiture de David et il prit place dans le 4x4 aux côtés du gaillard. L'habitacle du Pick-up était spacieux, Desmont fit fonctionner la ventilation qu'il régla sur une température de 21 °c. Quand il tourna la clé de contact, l'auto-radio se mit en route, Sullivan eut le temps de reconnaître « The end » des Doors, avant que le conducteur ne coupe la parole à Jim Morrison en pressant le bouton. Robert fut ravi de devenir le passager de quelqu'un après avoir parcouru plus de quatre-cents kilomètres en tant que conducteur.
   « On y va ? demanda celui-ci.
   – Quand vous voudrez », lui répondit Sullivan. 
La casquette de Desmont caressait le plafond du Nissan. Mon dieu qu'il est grand, pensa Robert. Il démarra son engin, enclencha la première et enfonça la pédale d'accélérateur. Le véhicule se mit en branle. Sullivan sourit à la vue du fauteuil de l'ancien, en recul de plusieurs dizaines de centimètres par rapport au sien. Faut bien un 4x4 pour un colosse comme lui, songea-t-il. Le paysage tout autour paraissait ne jamais changer, seule la route se dégrada au bout d'un moment, des trous et des crevasses apparurent, ainsi que des touffes d'herbe qui s'élevaient au centre. L'état du bitume prouvait qu'il était là depuis des lustres.
   « Le chalet n'est pas très éloigné d'ici vous verrez... vous auriez même pu partir à pied si je n'avais pas été là pour vous y conduire, lui confia le vieux.
Robert se tourna vers Desmont.
   – Aucune chance... je ne me serais jamais aventuré à pied sur cette route... surtout de nuit, avoua sérieusement Sullivan.
Desmont se mit à rire de bon coeur.
   – Ah, les gens de la ville !! » lâcha-t-il.
Il avait quasiment achevé sa cigarette... il la jeta par dessus bord, puis, scrutant son passager quelques secondes, il finit par ajouter :
   « Attendez... ce n'est pas cette histoire avec la vieille André qui vous a filé les jetons comme ça ? »
Robert était embarrassé, le vieux avait vu juste à son sujet. Il avait bien la trouille et les causes étaient diverses. La peur de se retrouver seul pour commencer, dans une maison inconnue au beau milieu d'un bois, où de plus, une vieille femme était morte assassinée et avait été découverte plusieurs semaines après sa mort, le corps assurément dans un piteux état. Si ça se trouve, l'odeur du cadavre flotte encore dans la maison, pensa Sullivan.
   « Eh bien si, je le reconnais, confessa-t-il, mais c'est passé maintenant.
Il adressa un sourire au vieux monsieur, mais celui-ci ne souriait pas du tout.
   – Heureusement que je ne vous ai pas raconté le reste. »
L'appréhension de Robert vis-à-vis de son arrivée solitaire au chalet s'était estompée au cour de sa conversation avec Desmont. Mais, à ce moment là, les propos du vieux et son visage grave lui apportèrent un sentiment d'étrangeté et d'épouvante.
   « Le reste ? Qu'est-ce que vous savez Monsieur Desmont ?
Il voulut tout savoir, la peur qu'il éprouvait était passée au second plan, dépassée par sa curiosité maladive face au genre macabre.
   – À vrai dire, j'en sais plus que je n'aurais voulu, mais il est parfois préférable de ne rien savoir Monsieur Sullivan. »
La voix du vieil homme avait pris un ton qui se voulait tragique, mais examinant les yeux marrons cernés de rides du paysan, Sullivan s'aperçut qu'ils ne reflétaient pas du tout la même émotion.
Ils débordaient d'ironie.
   « Vous avez stimulé mon intérêt, je ne vous aurais probablement pas questionné à ce sujet, quel myto tu fais mais vous me tendez la perche... comment a-t-elle été tuée ? »
Le vieil homme s'empara d'un chewing-gum qui résidait sur le tableau de bord et le déballa pour l'enfourner dans sa cavité buccale. Il ralentit le véhicule et sa vitesse se stabilisa à 25 Km/h. Les vitres maintenant fermées, la température grimpa agréablement vite, au bonheur de Sullivan qui trouvait que le climat de la région était un peu trop frais à son goût. Desmont lui, ne laissait rien paraître, toujours vêtu de ses simples frusques encrassés, qui semblaient tout droit sorties du vide ordure. L'homme devait être habitué à un tel environnement, sans ça il ne serait pas habillé de la sorte avait pensé Sullivan. L'habitacle du 4x4 sentait bien la bière, remarqua-t-il, mais également une odeur bestiale, plutôt du genre canin qui flottait tout autour de lui. En baissant le regard, il constata la présence considérable de poils blancs et noirs sur son jean foncé et sur l'assise de son siège. Bordel, pensa-t-il énervé, sur un pantalon noir en plus. À court de rechange, il allait devoir se revêtir de son pyjama s'il voulait s'occuper de nettoyer ses deux pantalons sales une fois arrivé au chalet. Celui-ci doit schlinguer le clébard maintenant ! Le vieux, remarquant que Sullivan essayait d'enlever le pelage collé à son jean, s'excusa promptement :
   « Je suis vraiment désolé, j'ai oublié de passer un petit coup avant de vous laisser vous asseoir.
C'est mon chien, il perd ses poils ces temps-ci.
   – Ce n'est rien, rassurez-vous putain de chien ! ce n'est pas votre faute, j'aurais dû faire attention.
Il n'en pensait pas un mot.
   – Sacré « Bâtard ».
Robert observa Desmont.
   – C'est un bâtard ?
Le vieux bonhomme hurla de rire, secoué de sautillements incontrôlables.
   – Non, Bâtard c'est son nom, lui c'est un épagneul breton. »
Sullivan trouva lui aussi la situation fort amusante. Après s'être essuyé ses mirettes humidifiées, le vieux ouvrit sa fenêtre pour cracher son chewing-gum par dessus bord.
   « Vous prendrez bien cinq minutes pour boire un verre une fois que nous serons arrivés là-bas ?
Je vous dois bien ça. Après tout, pensa Robert, c'est une bonne occasion pour ne pas se retrouver seul le temps que David se pointe.
   – Se serait avec grand plaisir, mais ma femme doit m'attendre... je devrais déjà être rentré depuis longtemps.
   – Passez lui un coup de fil, je vous prête mon portable si vous voulez, ça ne me dérange pas du tout.
   – Votre portable ? » 
Desmont se mit à rire.
   « Il n'y a pas de réseau ici, c'est peine perdue, lui dit le vieil homme.
   – Vous êtes sérieux ?
   – Bien sûr, vous pouvez vérifier si vous voulez, le mien fonctionne encore à environ dix kilomètres en aval, puis après plus rien. 
   – Pour un trou perdu... c'est la palme d'or du trou perdu.
   – On peut dire ça en effet, mais tout le monde s'en fout vu qu'il n'y a pas un rat dans les environs. »
Le 4x4 poursuivit tranquillement son ascension. La route, assez linéaire jusque là, alignait à présent les épingles à cheveux. Dehors le vent balayait à nouveau les branches des châtaigniers. Robert commençait à ressentir le surmenage de cette journée stressante et insolite. Il n'en revenait pas, David n'avait pas mentionné une seule fois l'absence du réseau téléphonique.
   « Pour en revenir à votre question Monsieur Sullivan, Madame André a été tuée de 49 coups de couteau, les gendarmes l'ont retrouvé pendue dans sa chambre et on lui avait arraché les yeux. » Robert se braqua vers le vieux. Celui-ci l'examinait avec un grand sourire. Il ne s'était pas attendu à une telle chose, mais plutôt à un meurtre par balle ou une strangulation... mais là, ça surpassait tout ce qu'il avait pu imaginer. La route continua à défiler devant eux, jusqu'à devenir un chemin de terre. Sullivan s'imaginait bien la scène, la vieille dame pendue dans sa chambre... un peu trop sans doute.
   « Vous pouvez vous arrêter s'il vous plait, je ne me sens pas très bien.
   – Mais bien sûr, ce n'est pas les coins qui manquent par ici, qu'est-ce... »
Il n'eut pas le temps de terminer sa phrase et d''immobiliser son véhicule, que Robert ouvrit la portière du 4x4 pour expulser une bonne quantité d'aliments.
   « Dites donc, vous avez l'estomac fragile on dirait, c'est sans doute le trajet, les gens de la ville n'ont pas l'habitude de toutes ces routes en lacets. »
Lacets mon cul !!, pensa Robert, c'est ton histoire de pendu qui m'a fait dégueuler papi.
   « Vous vous sentez mieux ?
   – Ça va merci.
Robert reprit sa place dans le véhicule.
   – Vous pouvez vous dégourdir les jambes et prendre l'air si vous le voulez, nous sommes presque arrivés. »
Le Septuagénaire abandonna alors son véhicule et se dirigea vers l'avant du Nissan. Il dépassa celui-ci, puis s'arrêta plusieurs mètres plus loin, devant ce qui semblait être une chaîne tendue en travers du chemin. Un écriteau était fixé dessus, mais Sullivan était trop éloigné pour pouvoir lire ce qu'il y avait d'inscrit. Il s'extirpa du 4x4 et rejoignit Desmont.

 Propriété privée- défense d'entrer  
Pour les autres bon séjour 

   « Vous voyez, nous sommes tout près », lui dit l'ancêtre quand il fut à ses côtés.
Les paroles de Desmont troublaient encore son cerveau, précurseur de visions macabres. Il s'essuya la bouche où résidait quelques traces de son estomac dérangé.
   « Je ne comprends pas, David ne m'a jamais parlé de cette histoire.
   – Moi je sais pourquoi », confessa le vieil homme en détachant la chaîne du crochet qui la maintenait.
   « Il vous connaît bien, poursuivit-il, il a tout simplement anticipé votre réaction. Vous ne seriez jamais venu ici si vous aviez été au courant, je me trompe ? »
Robert considéra cette possibilité et finit par l'admettre. C'est ce qui avait dû se produire, David le connaissait mieux qu'il ne se connaîtrait jamais.
   « C'est s'en doute cela, vous avez raison.
Desmont rejoignit le 4x4.
   – Venez, nous continuerons cette charmante conversation à l'intérieur. »
Sullivan lui emboîta le pas et s'installa sur son siège.
Le géant se roula encore une cigarette. Robert en profita également pour s'en allumer une. Le tabac du vieux bonhomme sentait fort et l'habitacle du 4x4 se transforma vite en un véritable aquarium de fumée. Robert entrouvrit un peu sa fenêtre pour laisser pénétrer l'air. Quand il eut remis un peu ses idées en place, il posa la question inévitable :
   « Qui a pu commettre une telle abomination ?
Desmont projeta la fumée nocive et la buée envahit aussitôt le pare-brise avant, obstruant la visibilité.
   – Un jeune demeuré de 19 ans que la vieille femme avait engagé pour jardiner chez elle et faire quelques réparations, précisa-t-il en recrachant discrètement quelques restes de tabac coincés entre ses lèvres.
   – Pourquoi l'a-t-il tué ?
   – C'est toute une histoire... trop longue pour vous, lui dit le vieux avec un petit sourire mystérieux au coin des lèvres, mais je veux bien vous en dire un peu si vous le désirez. »
Sullivan espionna à la dérobée la balafre étrange du vieux monsieur, il n'entrevit qu'une petite partie, le reste étant dissimulé par la longueur de ses poils. Comment s'était-il fait ça ?
   « Armand était un gamin un peu particulier, tout droit sorti d'un hôpital psychiatrique où il avait été interné pour avoir exécuté des animaux, en fait il leur coupait la tête et déambulait avec dans son sac à dos, pas de quoi fouetter un chat vous ne croyez pas ? »
Desmont se mit à rire puis continua :
   « Il était comme tout les gamins, il avait besoin de doudous.
Robert était pendu à ses lèvres.
   – Vous en parlez comme si vous le connaissiez.
   – Connaître est un bien grand mot, je l'ai croisé un fois en forêt, lui répondit Desmont en le scrutant du regard et en mâchouillant un nouveau chewing-gum. Le jeune avait liquidé la vieille parce qu'elle voulait le renvoyer en psychiatrie... voilà ce qu'il avait avoué. Le gamin n'a jamais déclaré avoir pendu Madame André, ni lui avoir infligé 49 coups de couteau et encore moins lui avoir ôté les yeux. D'après lui, il ne lui aurait assené qu'un seul coup... en pleine poitrine.
   – Comment savez-vous tout ça ?
   – Je ne peux pas divulguer mes sources, mais j'ai des connaissances à la gendarmerie, ça vous va ? »
Desmont lui fit un clin d'oeil.
   « Pour moi, le jeune homme n'était pas le seul coupable dans cette affaire, rien n'a été prouvé certes, mais il y avait quelqu'un d'autre ce jour-là. D'après Armand, le coup de couteau qu'il lui avait infligé aurait dû lui être fatal, mais quand il avait quitté le chalet, la femme vivait encore, étendue sur le sol avec le poignard à côté d'elle. Mais cette hypothèse n'a pas été retenue par les enquêteurs. D'après eux, les nombreux coups qu'elle avait subi, l'avaient été lorsqu'elle était pendue et vivante. Ils ont déclaré aussi que la vieille s'était fait extirper les yeux après la mort... par un oiseau. Les propos du gamin sur les circonstances du meurtre était trop invraisemblables et tout le monde a cru qu'il les avait inventé de toutes pièces... et puis, pourquoi explorer plus loin ? Les empruntes retrouvées sur place étaient les siennes et il avait reconnu avoir poignardé la vieille... le jeune a été interné définitivement dans un hôpital psychiatrique digne de ce nom. Mais le véritable responsable n'a jamais été arrêté Monsieur Sullivan.
   – Vous plaisantez j'espère ? »
Robert jeta un regard à travers sa vitre, la forêt était tellement noire qu'elle ressemblait à un tunnel sans fond. Les codes du 4x4 éclairaient toujours le passage devant eux, bien au-delà de la chaîne. Malgré le chauffage, la température à l'intérieur du Nissan semblait avoir chuté de dix degrés. Le moteur tournait toujours et son grognement rassurait Robert qui n'avait pas vraiment envie que le silence s'installe.
   « Je ne plaisante pas... c'est juste qu'il se passe des choses étranges par ici, ce n'est pas la première fois que l'on retrouve des cadavres dans le coin. Il y a cinq ans, un chasseur du village a découvert deux machabées à trois kilomètres d'ici. Il chassait en notre compagnie ce jour-là et nous a alerté. Nous étions tous distant d'à peu près deux-cents mètres chacun. Quand nous avons accouru sur les lieux, le spectacle était atroce... l'un des deux hommes était pendu à un arbre, le ventre ouvert et le second était allongé sur le dos, la gorge tranchée d'une oreille à l'autre, sans parler du reste. Vu l'état des cadavres , il était certain que la tuerie ne datait pas d'hier. Les corps avaient même été attaqués par les corbeaux. L'odeur était insoutenable, les deux hommes étaient dans un tel état de décomposition, que c'était à se demander comment ils allaient pouvoir être identifiés. »
Il se tut quelques instants et observa son voisin de siège. Robert avait changé de couleur, sans doute était-il encore au bord du vomissement. Après avoir dégluti, il parvint à balbutier quelques mots :
   « Vous étiez présent ce jour-là ?
Le vieux le fixa, comme s'il essayait de sonder ses pensées.
   – Ça vous étonne ? Vous savez, il n'y a rien de surprenant... comme beaucoup d'autres, je faisais parti de la bande de chasseurs du coin.
   – Qui étaient ces hommes ?
   – Il s'agissait de deux sans-abri qui étaient venus s'installer dans notre petit village quelques mois auparavant, il se pointaient souvent à l'entrée de l'église ou devant le supermarché pour récolter quelques pièces. Un jour, ils ont disparu... les gens pensaient qu'ils étaient partis pour un endroit plus peuplé pour se faire davantage de blé. »
Desmont se pencha pour attraper quelque chose sous son siège. C'était une cannette de bière. Robert se rappela avoir flairé une odeur d'alcool quand le vieux lui avait serré la main. Il picolait un peu finalement, sa première impression avait été fausse.
   « Vous ne direz rien à ma femme au moins ? questionna-t-il avec un grand sourire.
   – Pas si vous m'en offrez une, lui répondit le citadin.
Il éclata de rire et le vieux suivit.
   – Je suis rassuré de voir que vous ne prenez pas cette histoire trop à coeur, mon intention n'était pas de vous effrayer. »
Pourtant c'est bien ce que tu as fait vieillard, rumina Sullivan.
Desmont fouilla à nouveau sous son siège et en retira une seconde cannette qu'il tendit à son passager. Après avoir relevé sa coiffe sur son front, il décapsula sa bouteille et en but la moitié d'un trait.
   « Ça fait du bien. »
Robert ouvrit la sienne et but une gorgée. La bière était tiède, mais pas désagréable.
   « Merci » lâcha-t-il.
Après s'être essuyé le menton du revers de la manche, il questionna le vieil homme :
   « Il ont eu l'assassin ? »
Un silence s'installa dans l'habitacle du Nissan et quand Desmont lui répondit, on aurait dit qu'il s'était passé plusieurs dizaines de secondes.
   « Il court toujours, vivant probablement comme un sauvage au milieu de cette forêt. »

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Trou perdu

29/06/2008 17:46 par histoires-fantastiques

 

   – Oui en effet, c'est bien cette maison que je recherche, je suis rassuré de constater que mes indications ne m'ont pas trahi, c'est tellement particulier comme région, je n'ai pas l'habitude de ce genre de lieu voyez-vous, je vis à Forland... vous connaissez ? 
   – Bien sûr, j'y ai déjà mis les pieds pour mon boulot...
Le vieux s'interrompit un instant pour reluquer la C4 sur le bas côté, puis recentra son intérêt sur Robert pour le questionner à nouveau :
   – ... vous étiez de sa famille? Son neveu peut-être ?
Sullivan était embarrassé.
   – En fait non, je ne connaissais pas personnellement Madame André, mais je suis un ami de son neveu. C'est lui que je suis venu rejoindre ici, ce chalet est un legs de sa tante. »
Robert n'appréciait pas la tournure que prenait la conversation, il avait l'impression de devoir justifier sa présence sur le territoire. Le chauffeur du 4x4 parut s'en apercevoir, il ouvrit sa portière (ce qui eut pour effet de faire reculer le petit homme dodu d'une bonne longueur) et sembla se déployer en sortant du Pathfinder. Devant ce spectacle ahurissant et effrayant à la fois, Robert crut un instant qu'il se tenait devant une race extraterrestre tout droit sortie d'un épisode d' Xfiles. Les bras du vieux monsieur étaient démesurés et ses mains lui arrivaient au niveau des genoux, quant à ses jambes, elles devaient presque dépasser le toit de la Citroën de David. Il franchissait amplement les deux mètres dix. Sullivan hésita entre pousser un hurlement effroyable ou rester imperturbablement zen. Il opta pour la seconde option.
   « Pardonnez mon impolitesse jeune homme, je ne voulais pas vous empoisonner la vie avec mes questions, c'est que voyez-vous, en général les gens qui empruntent cette côte ne tardent pas à redescendre, confia Richard Desmont.
Essayant de s'accoutumer timidement à son apparence troublante, Robert porta un regard interrogateur sur le visage de son interlocuteur en inclinant la tête en arrière.
   – Que voulez-vous dire ? »
Appuyé contre la carlingue de son Nissan, Richard Desmont était vêtu d'un tee-shirt vert armée à manches courtes, horriblement dégagé au niveau du col - ce qui accentuait sa teinte cadavérique -, ainsi qu'un bas de survêtement de sport au coloris identique, parsemé de taches brunâtres non identifiées. La question de Sullivan parut soudainement éveiller en lui un plaisir malsain, aisément lisible dans son regard.
   « Ce parcours se termine en cul-de-sac... après le vieux chalet c'est le néant, le terminus comme on dit dans les gares Monsieur Sullivan.
À l'énoncé du mot gare, Robert songea immédiatement à David. Il jeta un bref coup d'oeil à sa montre et le vieux s'en aperçut.
   – C'est peu commun en effet », répondit-il au géant mal fagoté.
Robert commença à redouter ce qu'il allait trouver là-haut, il espéra secrètement que David fut déjà arrivé lorsqu'il se présenterait devant la porte du chalet. Il ressentait une sorte d'angoisse à l'idée de se retrouver seul dans cette baraque coupée du monde. Et Madame André vivait toute seule dans ce chalet perdu au milieu de la forêt, pensa-t-il. Robert éprouva soudain une sorte d'admiration pour cette vieille dame. Lui n'aurait jamais pu tenir bien longtemps dans un endroit pareil, il avait besoin de voir du monde, respirer le parfum des pots d'échappements, d'écouter le brouhaha incessant de la circulation... il haïssait le silence. David avait réussi son coup en le convaincant de venir passer le week-end ici, il lui avait dit que l'air de la montagne était incomparable et qu'il n'y avait rien de plus merveilleux que de se retrouver en pleine nature, que c'était la destiné des hommes depuis des milliers d'années.
   « Destiné mon cul. »
Perdu dans ses pensées, il ne s'aperçut pas tout de suite qu'il s'était exprimé à voix haute.
Desmont le considéra avec stupéfaction. Sullivan resta impassible et poursuivit le conciliabule :
   « Madame André recevait-elle de la visite de temps en temps ?
   – À vrai dire presque jamais, c'est bien pour ça que personne ne s'est aperçu qu'elle était morte depuis un bon moment.
Desmont semblait prendre plaisir à la conversation. La nuit était maintenant complètement tombée et Robert ne s'en était même pas rendu compte, absorbé qu'il était par le mystérieux personnage en face de lui.
   – Depuis un bon moment, répéta Sullivan comme un automate, choqué par les mots de Desmont.
   – Oui, c'est sa petite nièce qui a constaté que sa tante avait cassé sa pipe...(Lilianne, pensa Robert) elle était décédée depuis plusieurs semaines lorsque la jeune fille s'était décidée à lui rendre visite, inquiétée par ses coups de téléphone restés sans réponse. Elle avait tout de suite deviné ce qui l'attendait à l'intérieur quand elle avait écarté la porte d'entrée et que des relents de putréfaction lui étaient parvenus aux narines. Ça m'étonne pas, la vieille était morte depuis au moins cinq semaines. »
Le colosse introduisit un bras par la fenêtre de son 4x4 pour saisir ce qui ressemblait à un paquet de chewing-gums qui trônait sur le tableau de bord. Il en prit deux et les tendit à Sullivan qui refusa poliment son offre. Pas vexé pour autant, Desmont se les enfila tout les deux dans la bouche. Robert se sentait de plus en plus mal à l'aise à la pensée de se trouver là-bas sans son bien-aimé. Maintenant, il priait intérieurement pour qu'il n'arrive pas avant David. Au pire, il attendrait dans la C4 que celui-ci débarque, il lui raconterait qu'il était tellement exténué par les quatre-cents kilomètres de route, qu'il s'était assoupi dans la voiture dès son arrivée au chalet. Voilà qui est bien, je lui dirai ça, pas question que je pénètre seul dans cette maison, pensa-t-il. Robert appréhendait tout ce qui effleurait la mort. Peut-être avait-il visionné un peu trop de films d'horreurs. Son cerveau travaillait sans relâche, il s'imaginait le cadavre de la vieille dame étendu sur le sol, grouillant de larves, transformé en garde-manger géant pour arthropodes nécrophages. Il se contraignit à reprendre le contrôle de ses pensées envahissantes.
   « C'est terrible », lui dit Robert, en souhaitant voir rappliquer son petit copain dans la minute.
   « Elle est morte durant son sommeil ? »
Il avait posé cette question d'une manière désintéressée, l'esprit encore tout chamboulé par ses illusions de larves insatiables. Après un silence qui parut durer une éternité, le vieux répondit enfin à son acolyte de bitume :
   « Elle est morte assassinée Monsieur. »
Le silence brutalement rompu, Sullivan sursauta et émergea de son mutisme songeur, puis fixa la figure de Desmont. Celui-ci s'était figé dans le vide, comme si l'homme âgé pensait intensément à quelque chose, les yeux grands ouverts, tout en continuant à mâchouiller son chewing-gum. Il n'avait pas rallumé sa cigarette et l'avait jeté sur le goudron un peu plus tôt. Il commençait à faire vraiment froid dans cette nature indiscernable. Le vent soufflait toujours et les gouttes de pluie en suspensions sur les arbres, aspergeaient régulièrement le couple masculin, soufflées qu'elles étaient, par des rafales coléreuses mais brèves. Robert, le visage de plus en plus hagard, glissa sa main dans la poche arrière de son jean et en libera un paquet de Camel. Griller une clope lui ferait un bien fou, il ne l'avait plus fait depuis au moins trois bonnes heures. Il sortit une cigarette et l'alluma dans la foulée, il en proposa une à Desmont qui déclina son geste. Comment se fait-il que David ne m'en est jamais parlé ? pensa Sullivan. Il recentra attentivement son intérêt sur le vieux bonhomme. Qu'est-ce que je suis venu foutre dans ce patelin ? La peau blanche du vieillard semblait phosphorescente dans la pénombre, celui-ci se mit à rire dans sa barbe au pelage blanc désordonné. 
   « Un cambriolage ? lui demanda Robert.
   – Non, rien n'a été dérobé dans la maison... et puis, entre nous... qui irait tuer une vieille dame sans défense pour quelques larcins sans intérêts... répondez-moi franchement Monsieur Sullivan ? »
Robert se posa la question tout en recrachant la fumée nocive de ses poumons.
   « Pas un simple voleur en tout cas, poursuivit le vieux sans attendre sa réponse, peut-être une personne pour qui la vie d'autrui est sans importance... un détraqué en somme, c'est à ça que vous pensez ? »
Le vieux devint bizarre, comme animé d'un démon intérieur, l'apparence de son visage avait même changé. Il n'exprimait plus l'amusement, mais la colère. Un filet de bave s'écoula de la commissure de ses lèvres. Gêné, Robert fit mine de ne pas s'en apercevoir et enchaîna aussitôt une réponse.
   « Oui, en effet, c'est ce que j'ai pensé... mais où voulez-vous en venir Monsieur Desmont ? l'interrogea Robert, troublé par l'humeur changeante de l'homme décrépit.
   – Nulle part... je ne veux pas vous presser, mais il commence à se faire tard, il faudrait peut-être que nous nous occupions de votre voiture vous ne croyez pas ? »
L'ancien avait coupé court à la conversation, mais Robert avait bien l'intention d'en apprendre un peu plus sur cette histoire après que la roue soit rafistolée. Il regarda sa montre : 18h15. Sullivan se sentait un peu trahi par son compagnon, comment celui-ci avait-il pu omettre de lui mentionner une chose pareille ? Et Lilianne ? Le petit homme grassouillet mettait les deux hypocrites dans le même panier, ils allaient l'entendre brailler le Robert.
   « Vous avez tout ce qu'il faut pour remplacer la roue Monsieur Sullivan ? 
   – Je vous en prie, appelez-moi Robert... tout est là, je pense que j'aurais pu m'en sortir tout seul, mais voyez-vous, je suis novice dans le métier, alors votre aide me serait d'un grand secours.
   – Je comprends », fit le vieux, amusé par le grade modeste de Sullivan.
Il releva un peu la visière de sa casquette et s'avança en direction de la C4. Au grand soulagement de Robert, Desmont n'avait pas la démarche traînante des Zombis de Romero. Mais l'allure de cet homme affublé d'échasses en chairs et en os, n'en était pas moins inquiétante pour le citadin rondouillard.
   « Laissez-moi faire, j'ai l'habitude », dit-il le sourire aux lèvres.
Il paraissait beaucoup moins terrifiant avec sa moue réjouie sur la figure, il avait même l'air ravi de rendre service à l'infortuné voyageur. Sullivan n'envisageait plus le conducteur du Nissan comme un monstre informe, près à l'agripper de ses membres démesurés à la moindre occasion, mais plutôt comme un homme qui avait dû être handicapé par sa taille excessive en bien des circonstances, qui s'était gentiment arrêté pour rendre service à un citadin incapable de voir plus loin que l'apparence repoussante d'un vieux monsieur. Richard Desmont examina rapidement le matériel de sa hauteur vertigineuse, puis s'agenouillant, parut s'intéresser à la jante du véhicule. Même dans cette position, le vieux était presque aussi grand que Sullivan. Une fois finie, Robert jeta sa cigarette à ses pieds avant de l'écraser du bout de sa chaussure. Une de moins dans mon paquet, une de plus dans mes poumons, pensa-t-il.
   « Vous avez de quoi dévisser l'écrou antivol ? 
Robert réfléchit quelques secondes, son regard allant de Desmont à la roue, puis de la roue à Desmont. Il finit par répondre embarrassé :
   – Le quoi ?
   – L'écrou antivol, répéta patiemment l'ancien, comme s'il s'adressait à un enfant un peu pénible.
   – Je ne saisis pas de quoi vous voulez me parler, je suis vraiment désolé. »
Robert se sentit subitement atteint d'idiotie, voyant que Desmont attendait une réponse satisfaisante il ajouta :
   « Je suis navré, mais mes connaissances en automobile sont inexistantes et cette voiture n'est pas la mienne. »
Il n'y avait pas qu'en automobile qu'il était novice, mais ça, il ne le mentionna pas. En fait, toutes les nouvelles technologies le dépassaient, David avait même dû insister pour qu'il prenne un téléphone portable.
   « Je vois », lâcha Desmont.
Le vieux finit par lui expliquer de quoi il était question. Les feux encore allumés du Nissan, garé légèrement plus bas que la Citroën, autorisaient une visibilité optimum.
   « Regardez... avec la croix vous êtes à même de deviser seulement trois écrous, par contre pour celui-ci, dit-il en désignant l'objet de son cour particulier, il vous faut une pièce spécifique qui s'adapte à cet écrou, qui comme vous pouvez le constater, n'a rien à voir avec les autres... vous voyez ? Je ne vous raconte pas de salade... logiquement vous devriez l'avoir quelque part dans votre voiture.
   – Je n'ai rien vu de comparable... mais je vais regarder de plus près. »
Contournant le vieux, Sullivan inspecta à nouveau le coffre, cette fois dans son intégralité. Puis l'intérieur des portes et pour finir tout l'habitacle, mais sans succès. La mine défaite, il interrogea Desmont du regard. Celui-ci, relevant sa face de craie poilue à moitié dissimulée par l'ombre de sa visière, se mit debout.
   « Et en plus je n'ai pas de bombe anti-crevaison pour vous dépanner... je ne vois qu'une seule alternative... vous conduire moi-même au chalet.
Robert écarquilla les yeux.
   – Mais voyons, je ne peux pas abandonner la voiture de David au bord d'une route ! On ne sait jamais ce qui peux arriver ! »
Il était à cran, rien ne se déroulait comme prévu : la voiture, la vieille refroidie, David qui n'était toujours pas là et maintenant le vieux qui voulait le déposer et confier le Tacot de son petit copain à mère nature.
   « Je ne vois pas d'autres éventualités Monsieur Sullivan.
   – Appelez-moi Robert », dit-il irrité.
Démoralisé, il contempla le visage du patriarche. Cernés considérablement, ses yeux semblaient enfoncés encore plus profondément dans leurs orifices. Les morts-vivants ou autres revenants lui revinrent en tête, mais il refoula vite cette idée au fond de son subconscient.
   « En outre, votre voiture ne craint absolument rien en restant sur place, vous pouvez me croire sur parole. »
Le vieux fouilla dans une des poches de son bas de survêtement et en sortit quelque chose.
   « Passez un petit coup de fil à ce numéro demain à la première heure, dit-il en lui tendant une carte au nom de Vincent Desmont. C'est mon frère, il est mécanicien à Valcan, il viendra vous dépanner sur place, vous n'aurez qu'à lui fournir les références du véhicule qui se trouvent sur la carte grise... il doit bien avoir dans son stock un écrou antivol pour votre Citroën. Vous lui direz que vous êtes un de mes amis et que c'est moi qui vous ai donné sa carte. Il ne vous comptera pas la course. »
Desmont lui sourit et ajouta :
   « Alors, on y va ? »
Devant le sourire exaspérant du bonhomme squelettique - qui ressemblait plus à une grimace de chimpanzé -, Robert n'avait pas vraiment envie de s'amuser, tout allait beaucoup trop vite pour lui.
   « Mais... n'y a-t-il aucune autre solution de dépannage ? C'est que... j'imagine la tête de David quand je lui annoncerai que sa voiture est restée au bord de la route.
   – Ne vous inquiétez pas comme ça, si votre ami doit vous rejoindre au chalet, il est forcé de passer par ici et de voir la voiture... à moins qu'il ne soit déjà là-haut... »
S'interrompant, le vieillard cajola sa barbe. Il avait l'air de réfléchir. Subitement, une inspiration sembla éclore dans sa tête surélevée.
   « ...vous pouvez peut-être lui laisser un petit mot sur le pare-brise au cas où, qu'en pensez-vous ? »
Cette idée plut à Sullivan et celui-ci acquiesça. Il avait presque oublié que cette route était sans issue. Ce qui contrariait Robert, c'était l'absence de David. Son amant ne pouvait pas déjà se trouver là-haut, impossible. Sullivan était immobilisé au même endroit depuis cinq heures de l'après-midi. À cette heure-là, le jeune serveur aurait dû être, soit dans un T.G.V ou soit dans un taxi. D'après Desmont, son ami devrait obligatoirement passer par ce tronçon de route pour arriver à destination. Mais personne, à part le vieux monsieur, n'était venu s'aventurer ici jusqu'à présent. Contraint d'accepter l'aide du géant famélique, il allait devoir pénétrer seul dans le chalet et attendre l'arrivée du jeune homme. C'est avec cette désagréable pensée qu'il remballa les instruments de dépannage dans le coffre et se mit à décharger la voiture des provisions faites avec David, en prévision de leur séjour en forêt. Cela ne représentait qu'un sac de gabarit moyen, ne contenant que quelques boîtes de conserves. D'après Lilianne - David l'ayant eu au téléphone la semaine passée -, le chalet ne disposait pas de frigidaire. Ce qui n'était pas pour déplaire au jeune serveur, qui avait répondu à sa soeur que cela lui ferait des vacances et que de toute manière, il allait mettre « le gros » au régime dès leur retour à Forland. Robert, qui écoutait la conversation, avait poussé du coude son compagnon, mécontent du ton ironique et surtout du « gros » que David employait souvent pour parler de lui. Sullivan avait été forcé de mettre entre parenthèses ses désirs de petits plats préparés amoureusement par son compagnon. Il empoigna également son petit sac de voyage qui contenait ses vêtements et entassa les bagages sur le siège passager, sous les yeux d'un Desmont amusé. C'est vrai que ça vaut la peine de se marrer, pensa Sullivan agacé. Au chalet, le couple n'aurait besoin de rien, Lilianne, qui vivait à St-Rock, la ville la plus proche, était venue faire un « état des lieux » la semaine précédente, afin de s'assurer qu'ils ne manqueraient de rien et vérifier également que l'électricité fonctionnait. Pourquoi m'ont-ils dissimulé le crime ?  Il n'arrivait toujours pas à le concevoir. Un fait aussi grave et personne ne me tient au courant, c'est quand même moi qui vais me retrouver seul dans cette baraque, merde ! Il n'allait pas y rester isolé bien longtemps, il en était conscient, mais Robert ressentait le besoin de râler un peu après quelqu'un. Il griffonna un petit mot sur un minuscule bloc-notes qu'il transportait partout. Énervé, il avait eu l'intention d'écrire un message un peu salé, mais une petite voix lui avait dit qu'il pourrait être mal interprété par son compagnon. Se fâcher avec David avant leur villégiature en amoureux, n'était pas une très bonne idée.

« David, ne t'inquiètes pas, je n'ai pas été enlevé par des Extraterrestres, tout va bien. Je suis déjà au chalet. La voiture a crevé et je n'ai pas réussi à mettre la main sur l'écrou anti-vol. Un monsieur m'a gentiment proposé de me déposer. Je t'attends avec impatience. Pas de souci pour le tacot, son frère est garagiste, il viendra le dépanner demain. À plus tard. »

Il aurait bien rajouté : à bientôt mon biquet ou je t'aime mon amour, mais Desmont semblait zieuter par dessus son épaule. Robert était mal à l'aise, assumer son homosexualité récente n'était pas chose facile, comment réagirait ce vieux monsieur d'avant-guerre, s'il s'apercevait qu'il avait en face de lui une tante ? Comme s'il avait saisi son malaise, Desmont lui tourna le dos et se dirigea vers son véhicule. Dans la boîte à gant de la Citroën, se trouvait un petit rouleau de scotch, il en découpa quatre morceaux qu'il fixa aux extrémités de son billet. Il le colla ensuite bien en évidence sur le pare-brise, puis il verrouilla les portières. Le vieux l'observait tranquillement, accoudé à son Pathfinder. Quel homme étrange, pensa Sullivan, où allait-il quand il m'est tombé dessus ?  Cette route finit en cul-de-sac, qu'est-ce qu'il est venu foutre ici ? Il l'espionna du coin de l'oeil, il paraissait remplacer une ampoule à l'arrière du Pick-up. Tout en vérifiant que les portes étaient bien fermées - vieille habitude dont il n'arrivait pas à se débarrasser -, Sullivan se dit que donner un coup de téléphone à son compagnon aurait pu être aussi une bonne idée. Mais il abandonna vivement cette hypothèse, informer David que sa « précieuse » voiture était hors service, abandonnée à la lisière des bois, n'était pas la meilleur chose à faire s'il voulait éviter une engueulade au téléphone. Par contre, si son amant, en passant avec son taxi, découvrait la voiture au bord de la route avec son petit mot sur le pare-brise, il serait tout aussi fou de rage, à la différence que le trajet jusqu'au chalet l'aiderait à se calmer et Robert éviterait une partie des remontrances. Impulsif à outrance, David s'apaisait en général assez rapidement. Sullivan se détourna du véhicule et considéra quelques secondes la direction dans laquelle ils allaient s'engager. Le vent soufflait toujours, mais plus mollement à présent. L'air était toujours aussi agréable à respirer. Remues-toi mon petit Robert, faut y aller. Il rejoignit Desmont avec un air enjoué sur la figure, bien qu'au fond de lui-même, il ne l'était pas du tout.
   « Voilà... au fait, où se trouve Valcan ? »
Le vieux se redressa brusquement et bomba le torse. La luminosité rougeâtre dégagée par le feu stop du 4x4, lui donnait une teinte bien plus sympathique que d'ordinaire.
   « Pas loin du tout, c'est le village le plus proche, il est à environ quinze kilomètres d'ici. C'est là que nous avons élu domicile ma femme et moi, il y a une vingtaine d'années. Un village très agréable où il fait bon vivre. »
De toute évidence, Desmont était fier de son village. Robert le respecta pour ça. Le fait que Desmont est mentionné sa femme, le rendait aussi plus humain à ses yeux. Mais il se demanda à quoi elle pouvait bien ressembler.
   « Quand même quinze kilomètres, ça fait une trotte, c'est vraiment désert dans le coin.
Le vieux hocha la tête en signe d'approbation.
   – C'est simple Monsieur Sullivan, les seules traces de civilisation que vous pourrez constater par ici ce sont : la route, le chalet et nous deux... enfin plus pour longtemps », plaisanta le vieil homme en éclatant de rire sans préavis.
Robert, médusé par l'hilarité grossière du colosse, eut la désagréable impression que Desmont prenait un malin plaisir à insister sur le fait qu'il allait se retrouver seul à quinze kilomètres à la ronde. Dépité, Sullivan leva les yeux en l'air. Il faisait noir à présent et seuls les codes du Nissan éventraient les ténèbres redoutables. Quelques moustiques se massaient autour des lumières artificielles, semblant se défier pour prendre la meilleure place au soleil. Le ciel, maintenant complètement dégagé, était surchargé de milliers d'étoiles qui scintillaient prodigieusement. Robert en eut le souffle coupé, jamais il n'avait vu un tel spectacle. Il contempla le firmament, comme s'il s'agissait d'une oeuvre d'art conçue par un illustre artiste. Desmont l'observait.
   « Impressionnant vous ne trouvez pas ? »
Surpris en plein émerveillement, Robert eut un léger sursaut. Il dirigea son regard dans sa direction. L'aïeul le dévisageait. Se tenant assez près, Sullivan put voir que le blanc de ses yeux était traversé par une multitude de veines proéminentes. Déconcerté, il tomba le regard.
   « En effet... Je n'ai jamais vu ça de ma vie », concéda-t-il, les yeux perdus cette fois, au-delà des massifs montagneux.
Le colosse releva sa tête et parcourut le toit du monde de ses mirettes injectées de sang. Robert se tourna à nouveau vers l'homme et remarqua alors une marque étrange sur son cou, comme une vieille cicatrice qui lui ceinturait la gorge d'un bout à l'autre. Il ne pouvait pas l'avoir remarqué plus tôt en raison de la longueur abusive de sa barbe.
   « C'est pas à Forland que vous aurez l'occasion d'observer ce phénomène, je me trompe ? La pollution certainement, conclut l'ancien.
   – Sûrement ça oui », concéda Sullivan, encore impressionné par les stigmates.
Le vieil homme rabaissa sa tête et Robert détourna hâtivement son regard ébahi de la balafre.

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Trou perdu

22/06/2008 17:34 par histoires-fantastiques

  • Trou perdu

    Trou perdu

    22/06/2008 17:34 par histoires-fantastiques

  Par Eric Fesquet

Le petit homme dégarni sortit du véhicule et tenta comme il le put de se protéger de la pluie qui faisait rage à l'extérieur. Ses yeux bleus trahissaient une inquiétude grandissante et sa bedaine se balançait à chacun de ses mouvements, comme si un ballon de football se trouvait sous ses habits. Il venait de comprendre pourquoi la voiture éprouvait des difficultés à maintenir sa trajectoire : la roue arrière droite était à plat. Il commençait sérieusement à se demander pourquoi il avait pris la décision stupide de quitter Forland pour ce coin paumé. De rage, son pied alla frapper la jante de la Citroën, puis, résigné, il leva les yeux au ciel. Il pleuvait à verse depuis une demi-heure et il se situait sur une petite route de montagne très sinueuse où deux véhicules auraient eu le plus grand mal à se croiser. Il n'avait pas rencontré une seule voiture depuis qu'il avait emprunté la côte trois-quarts d'heure plus tôt. L'auto ne lui appartenait pas, c'était celle de son petit copain. Lui ne possédait qu'une vieille et honorable Renault 4, qui suffisait amplement pour les petits trajets quotidiens. La Citroën C4 de David était une voiture de luxe en comparaison et la piloter lui avait procuré une certaine jouissance... jusqu'ici en tout cas. La radio ne fonctionnait plus depuis quelques kilomètres et il avait mis cela sur le dos du mauvais temps et sur les gigantesques montagnes qui l'entouraient. Il n'était plus capable de les distinguer à présent, tant le ciel était bas et la pluie tombait drue. Sous la vigueur époustouflante de l'averse et le froid glacial des environs, il réintégra l'intérieur douillet du véhicule.

Robert Sullivan avait 38 ans et était Homosexuel. Depuis combien de temps ? Depuis toujours sans doute, mais il ne s'en était jamais vraiment rendu compte jusqu'à l'année dernière. Il n'y a pas si longtemps, Robert était encore marié. Mais il n'y avait entre sa femme et lui, plus aucun dialogue et cela depuis plusieurs mois. Sa rencontre avec David était intervenue quelques semaines seulement après son divorce, à la terrasse d'un café. Le jeune homme y était serveur et se fut le véritable coup de foudre entre eux. Robert avait coutume de venir s'attarder à la terrasse du bistrot pour prendre un café et petit à petit une complicité s'était installée, si étonnante, que Robert avait fini par croire qu'il avait perdu la tête, que cela ne pouvait être possible.

En bordure de cette route inconnue, trempé jusqu'aux os, avec un pneu à plat et une tentation de faire demi-tour de plus en plus forte, il se remémora les recommandations de David. Robert n'était encore jamais venu dans cette région et le panorama était très éloigné de ce qu'il avait l'habitude de rencontrer quand il quittait leur appartement de Forland. Il vivait avec son compagnon dans cette ville de 100 000 habitants, rien de comparable avec la contrée hérissée de massifs démesurés qu'il avait sous les yeux. Son amant disposait d'un chalet dans la région, qu'une vieille tante lui avait légué l'année dernière. Robert n'avait jamais pénétré dans cette illustre bicoque tant de fois évoquée par le jeune homme. À l'écouter parler, son jeune compagnon adorait cet endroit et en avait préservé de mémorables souvenirs d'enfance. La semaine dernière, sous la pression de David, il avait adopté l'idée de passer quelques jours dans la région, mais son amant avait eu un contretemps la veille du départ et était contraint de rejoindre Robert un peu plus tard par le train.
   « Je ne peux pas faire autrement », lui avait-il dit.
Robert ne l'avait pas questionné, connaissant David, il ne mènerait à rien de tenter de lui faire cracher le morceau, c'était comme essayer de traverser l'atlantique à la nage... insurmontable. Il lui avait assuré que son train arriverait à la gare de St-Rock en fin d'après-midi où au pire, en début de soirée, puis il prendrait ensuite un taxi jusqu'au chalet. David était parvenu à le décider à faire le voyage en voiture. Mais Robert avait quand même protesté un peu, en précisant qu'il n'avait plus effectué un trajet aussi long depuis le jour où il avait acquis son permis de conduire, vingt ans auparavant. Contrarié, Robert lui avait affirmé qu'ils partiraient ensemble en T.G.V. ou ils ne partiraient pas. Bien évidemment, les arguments de David avaient fait mouche, la voiture serait indispensable pour se déplacer une fois arrivé au chalet, celui-ci étant totalement isolé au milieu de la forêt. Les habitants les plus proches demeuraient à une quinzaine de kilomètres de la maison, dans un petit village dont Robert avait oublié le nom. La gare de St-Rock quant à elle, était située à une vingtaine de kilomètres. Ces dix dernières années, le seul volant qu'il est pu tripoter était celui de sa vieille 4 L. Quand David lui avait annoncé qu'il lui faudrait parcourir près de quatre-cents kilomètres en seulement quelques heures, il avait commencé à prendre peur. Mais l'attendrissement du jeune serveur avait su le convaincre et était parvenu à l'apaiser. Robert avait fini par s'incliner face aux argumentations de son ami. Tout les atouts se trouvaient de son côté pour réussir son pèlerinage : des cartes routières Michelin détaillées et un croquis griffonné par David, représentant l'embranchement à emprunter pour rejoindre le chalet, essentiellement matérialisé grâce aux souvenirs de ses dernières visites, qui remontaient approximativement à une dizaine d'années.
   « Je n'ai pas trouvé de carte qui mentionne le trajet qui mène à la maison », lui avait-il affirmé.
Ensuite David avait pris les mesures nécessaires pour qu'il ne manque de rien pour s'alimenter durant le parcours.
   « Mais attention, pas d'alcool ! » l'avait gentiment menacé le jeune homme en lui adressant un clin d'oeil.
Robert s'était demandé à ce moment là, si David avait eu peur pour lui ou seulement pour sa précieuse voiture. La C4 disposait d'un très bon autoradio de marque Sony et la veille de son départ, Robert eut l'agréable surprise de se voir offrir une double compilation des Beatles pour son périple. Qu'il était beau son David, plus grand que lui, des cheveux blonds coupés courts et des yeux verts d'un éclat à faire pâlir les plus beaux joyaux du royaume dans lequel, bien évidemment, Robert se considérait Roi. L'allure efféminée du jeune serveur faisait l'unanimité auprès des deux sexes. Il était tout le contraire de Sullivan en somme, qui lui, ressemblait plus au mendiant du coin. Mais celui-ci commençait à croire qu'il possédait un charme évident, en ayant eu une femme superbe - que bien des hommes lui avaient envié - et à présent, un jeune prince charmant.

La semaine précédent le départ, Robert avait rassemblé une pléthore de paquets de cigarettes après que David lui eût décrit où ils s'apprêtaient à débarquer. Être dépourvu de clopes dans un endroit pareil serait la pire chose qui puisse lui arriver. Il ne fumait pas dans la voiture, mais s'octroyait un répit tout les cinquante kilomètres environ pour en profiter. Le voyage avait été plus stressant qu'il l'eut imaginé, il avait eu de grandes difficultés à s'adapter à la direction assistée ainsi qu'aux différentes commandes au volant, en dépit du briefing de son compagnon.

Et voilà que son expédition s'engageait dans une direction qui ne l'enchantait pas du tout. À l'extérieur le déluge semblait vouloir se calmer un peu, néanmoins, Sullivan n'était toujours pas déterminé à abandonner l'habitacle agréable et chaud du véhicule pour s'intéresser à cette roue crevée. Le temps passé hors de l'enceinte de l'automobile avait été bref, mais suffisant pour qu'il fut trempé de la tête aux pieds. Il ne supportait plus de porter ces vêtements imbibés d'eau de pluie. Échanger ses frusques immédiatement lui paraissait être une très bonne idée. Il ôta ses habits avec une satisfaction évidente, puis les jeta négligemment dans un sac plastique doublé, qu'il faisait suivre systématiquement pour le jour où, pour une raison ou pour une autre, le besoin de dégobiller se ferait sentir. Son slip était encore au sec et il en fut rassuré. Il se trouvait déjà assez grotesque dans cet accoutrement, manquait plus qu'un automobiliste fasse halte à sa hauteur pour venir lui porter secours et le découvre en tenue d'Adam. Il saisit son sac de voyage qui résidait sur le siège arrière et en sortit un jean noir fraîchement repassé, un tee-shirt neuf et un pull-over beige offert récemment par Lilianne, la soeur de David. L'habitacle de la Citroën était spacieux, mais pas suffisamment pour se changer librement. Avec difficulté, il passa à l'arrière pour plus de confort, récupéra ses affaires sur le siège passager puis les enfila avec toute l'élégance dont il était capable.
Il avait pris du « lard » depuis qu'il vivait avec David, au moins quinze kilos. Son jeune amant n'était pas seulement serveur dans le restaurant où il oeuvrait, il lui arrivait également de mettre la main à la patte durant les coups de bourre et une fois rentré à la maison, son compagnon en tirait profit. En général, c'était Robert qui préparait la popote dans la chaumière, mais ces derniers temps, il était devenu paresseux. Pourtant, son emploi à mi-temps dans une usine de textile lui autorisait davantage de temps libre pour déchargeait David de la préparation des repas. Mais malheureusement pour le jeune homme, Robert avait eu un coup de coeur pour sa cuisine et il avait fini par capituler devant les supplications du ventripotent.
   « C'est pas ma faute si tu mitonnes pas de la merde », lui avait lancé Robert.

Dehors la pluie avait complètement cessé, les gros nuages prenaient la fuite, poussés par les bourrasques du vent qui venait de se réveiller, mais cela ne suffirait pas à retarder l'obscurité grandissante de cette nature inhabitée. La nuit approchait à grands pas. Tu n'es pas inquiet à l'idée de rester bloqué sur ce tronçon de route toute la nuit ? Il sortit alors du véhicule et se dirigea directement vers le coffre. Il l'ouvrit puis examina le contenu. Cric, manivelle, chandelle, il y avait même une épaisse couverture à carreaux rouge et noire.
   « C'est pas la peine d'y penser ma vieille », lâcha-t-il en écartant le tissu.
Mais la vue du plaid l'avait un peu refroidi, l'incertitude le guettait et c'est sans conviction et avec en tête, le film de sa première nuit en voiture, qu'il étala l'outillage devant la roue arrière droite perforée. Il faisait très sombre à présent, les branches des arbres autour de lui, des châtaigniers avait-il constaté plus tôt, s'agitaient vivement sous les rafales de cet air considérablement animé de « mauvaises intentions ». Il s'arrêta un instant pour considérer la route qui continuait à s'insinuer au plus profond de la forêt. Sur sa gauche, l'orée des bois, ténébreuse, sinistre, mais encore plus inquiétante lorsque Robert tenta d'en scruter les profondeurs. Sur sa droite, les tréfonds de la vallée, avec de l'autre côté, une chaîne de massifs qui s'étendait à perte de vue. Sans démentir le fanatisme exagéré qu'il éprouvait pour sa cité, Sullivan devait confesser que cette contrée merveilleuse l'avait séduit intensément. Depuis trente ans qu'il demeurait à Forland, jamais il n'avait vu pareil spectacle. Ce qui l'avait également enthousiasmé, c'était l'air qu'il inhalait, authentique, rare, un mélange d'effluves végétales tellement bienfaisantes, qu'elles lui avaient ouvert l'appétit. Oui, finalement, il était heureux d'avoir accepté de passer quelques jours dans cet endroit. Mais il ne fallait surtout pas que le mauvais sort s'en mêle, sous peine de voir Robert regretter très vite ses aveux concédés clandestinement. Il se tenait maintenant debout, transi de froid, au pied de cette roue en manque de souffle, ne sachant pas trop par quel bout attaquer. Alors qu'il s'apprêtait à opérer l'intervention, le vrombissement d'un moteur puissant lui parvint au loin. En pivotant dans la direction du rugissement, Robert aperçut les feux d'un véhicule approchant dans sa direction. Ses phares illuminèrent les bois, se qui donna encore plus de profondeur et d'étrangeté à la végétation environnante déjà suffisamment énigmatique. Il n'était plus seul, chose qu'il avait commencé à envisager depuis plusieurs heures. En un laps de temps relativement court, il distingua enfin l'engin... un gros 4x4 de couleur foncée, peut-être noir ou gris anthracite, celui-ci finit par ralentir et s'immobilisa au milieu du bitume, à deux ou trois mètres de la Citroën, tout en maintenant ses codes allumés. Robert reconnut le véhicule, un Nissan Pathfinder, son médecin généraliste possédait le même en coloris beige. En s'avançant légèrement dans sa direction, il distingua, dans l'habitacle qui était éclairé, un type d'une cinquantaine d'années qui portait sur sa tête une casquette rouge arborant le célèbre logo de la marque automobile Italienne Ferrari. La fenêtre finit par s'ouvrir et l'homme passa son faciès au-dehors pour le saluer d'un hochement de tête et lui adresser la parole :
   « Bonsoir Monsieur, besoin d'aide ? »
En s'approchant encore davantage, Sullivan découvrit que le bonhomme n'avait pas cinquante ans, mais au moins vingt de plus et que si celui-ci ne s'était pas mis à bouger sa main pour se gratter la barbe, il aurait pu le prendre pour un cadavre, tant son teint était blafard et son corps squelettique. Cet homme semblait atteint d'un cancer en phase terminale. À sa vue, la première pensée de Robert fut de reculer, mais ses jambes l'arrêtèrent au niveau de la fenêtre du vieux monsieur. Une cigarette de tabac à rouler était coincée entre ses lèvres.
   « Apparemment vous m'avez l'air dans d' beaux draps, j' me trompe ? » ajouta-t-il en jetant un bref coup d'oeil sur la voiture de David.
Sa clope semblait éteinte depuis un bon bout de temps et Robert se dit que le vieux bonhomme n'avait peut-être plus de quoi la rallumer. La première impression passée, il se décida enfin à entamer un dialogue avec le conducteur du 4x4.
   « J'accepterai volontiers un peu d'aide Monsieur, je me nomme Robert Sullivan. »
Lui adressant un sourire, il s'avança à sa hauteur pour lui tendre la main. Le vieux releva un peu sa casquette qui lui bouffait le visage et l'empêchait de voir Robert quand celui-ci s'approcha. Il lui prit ensuite la main et l'enserra fermement. Un relent de vieille fumée de cigarette accompagna le mouvement du conducteur, ainsi qu'une odeur d'alcool que Robert reconnut comme étant de la bière. Elle paraissait émaner plutôt de l'intérieur du Nissan. Le monsieur lui, avait l'air sobre.
   « Enchanté Monsieur Sullivan, je suis Richard Desmont. »
Il coupa le moteur, ce qui eut pour effet de plonger les environs dans un mutisme totalement effrayant pour le petit homme grassouillet.
   « Qu'est-ce qui vous amène dans le coin ? Il n'est pas fréquent de voir des gens s'aventurer par ici... à bien y réfléchir, je n'y ai plus croisé personne depuis au moins cinq ans... vous vous êtes perdu ? » 
Le regard du vieillard resta imperturbable, ses yeux de couleur marron étaient profondément enfoncés dans leurs orbites. Oui, ce type a l'air vraiment malade, pensa Robert avant de lui répondre :
   « J'espère bien que non. » 
Sullivan lui sourit en ayant la désagréable impression de bavarder avec un Zombi. Des réminiscences tenaces sur les vieux films de Georges Romero lui revinrent à la cervelle. Attends de voir comme il se déplace sur ses deux jambes avant de conclure n'importe quoi. Cette pensée lui arracha un petit rictus d'amusement et d'épouvante associés, qu'il s'empressa de dissimuler.
   « En fait, je dois rejoindre un ami qui se trouve... si je ne me trompe pas, à quelques kilomètres d'ici, enchaîna Robert.
L'expression du vieil homme parut changer subitement et ses sourcils froncèrent sévèrement.
   – Dans cette direction ? interrogea-t-il en désignant la côte d'un mouvement de tête.
Celle-ci était bien éclairée par les ampoules du gros 4x4.
   – Par là oui, acquiesça Sullivan.
   – Vous savez, il n'y a pas grand chose à découvrir plus loin... à part peut-être... le chalet de Madame André... c'est cet endroit qui vous intéresse ?
Il ne se caressait plus la barbe, mais tapotait nerveusement son volant de ses doigts rachitiques tout en guettant la réponse de Robert.

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Journal de bord d'un terrien en détresse

03/06/2008 16:24 par histoires-fantastiques

 

24 octobre
Un véhicule est passé dans la rue tôt ce matin. Je l'ai juste entendu. C'était trop risqué d'ouvrir la porte pour jeter un coup d'oeil. Il s'est arrêté non loin de chez nous durant un laps de temps très court, puis il est reparti. Aucune voix, aucun cri, seulement le ronronnement du moteur. Quelque chose se passe à l'extérieur. Cette nuit il faudra que je sois beaucoup plus vigilant que d'ordinaire.

25 octobre
Appel à tous ceux qui se cachent chez eux et vivent comme des pestiférés. Nous sommes là pour vous protéger. Pour votre sécurité, contactez-nous de jour par le biais du dépôt de courrier, devant l'hôtel Maurice. Inscrivez vos noms, prénoms, âges et adresses, ainsi qu'un inventaire de vos provisions. À la suite de quoi, nous vous contacterons par messager afin de vous fixer un jour et une heure pour procéder à votre évacuation.

Voici les écriteaux qui tapissent désormais la ville à tous les coins de rue. Je ne sais pas quoi en penser. Je crois que je vais y réfléchir un peu. Sommes-nous prêts à nous confronter à d'autres personnes, à nous mélanger à eux ? Serions-nous mieux avec eux là-bas, que cloîtrés ici à attendre ? D'un autre côté, je me dis que ces gens sont probablement bien armés, ils doivent l'être forcément pour se balader en ville de la sorte.
Je regarde Lilly dessiner un paysage sur une feuille de papier... arbre, rivière, nuage, ciel, soleil. Je crois que je vais leur écrire finalement... pour ma fille.
La nuit dernière le silence régnait dans la ville et je suis arrivé tranquillement jusqu'au supermarché, qui, soit dit en passant, commence sérieusement à se vider. Il y avait quelqu'un dans le magasin... je ne l'ai pas vu, mais j'ai entendu du bruit à l'endroit où se trouvent les produits surgelés. Je n'ai pas voulu interpeller cette personne, l'isolement m'a rendu nerveux au fil du temps, une mise en présence soudaine n'aurait pas été une bonne chose pour moi, ni pour l'individu qui se cachait là. Le moment viendra où cette situation sera inévitable... bientôt sans doute. Je me suis dépêché de remplir mon sac et j'ai fait un détour par l'hôtel. La lumière était toujours allumée à l'étage. Je me demande vraiment s'il y a quelqu'un là-haut. Aucune ombre, aucun son... le néant. Avant de rentrer à la maison, j'ai vu quelque chose que j'aurais souhaité ne jamais voir, quelque chose d'effrayant... rien que de l'écrire j'en ai encore la chair de poule. En passant devant le tabac presse du vieux Monsieur Bertrand, au coin de la rue Verdon, j'ai entendu des hurlements provenant du petit cinéma Paradiso. À ma montre, il était presque une heure du matin. Persuadé que des gens avaient besoin d'aide je me suis précipité à l'intérieur. Ils étaient tous là, au moins une centaine, assis sur les fauteuils rouge sang de la petite salle, les yeux rivés sur un film d'épouvante. Les cris que j'avais entendu provenaient de la jeune fille nue qui courrait à l'écran, poursuivit par un tueur masqué armé d'une hache. L'un des spectateurs s'est retourné vers moi, puis les autres ont suivi comme un seul homme, me glaçant le sang sur le champ... leurs yeux luisaient dans la peine ombre. Je suis sorti de là en hurlant puis j'ai couru comme un fou durant de longues minutes, priant pour que ces choses ne soient pas à mes trousses. Quand je suis arrivé enfin chez nous, mon pantalon était trempé d'urine et j'étais au bord de l'évanouissement. Il n'y avait personne derrière moi... la ville était aussi silencieuse qu'à l'heure où j'étais sorti, à croire que ce que j'avais vu dans cette salle de cinéma n'était pas réel...


26 octobre

Jack Roberti 32 ans
Lilly Roberti 5 ans
Rue Saint-Victoré, n° 14
Nourriture : de quoi tenir 4 à 5 jours.

J'irai poster ce mot durant la nuit. Je n'ai jamais aimé sortir de la maison en plein jour. J'ai toujours eu l'impression d'être à leur merci et de ne pas pouvoir me cacher au moment où j'en aurais besoin. Au moins quand il fait noir, je ne crains pas grand-chose, à moins de tomber directement sur l'une de ces choses. J'ai mis ma fille au courant de tout, je lui ai dit que nous quitterions bientôt notre maison et que nous irions vivre avec d'autres personnes. À mon grand soulagement, cette idée l'enthousiasme. Elle m'a demandé si Minou pourrait venir avec nous... j'ai réfléchi quelques instants, puis j'ai fini par lui répondre que je n'en étais pas sûr, mais que je leur poserai la question. Si je lui avais dit oui et que pour une raison ou pour une autre ces gens-là n'acceptaient pas les animaux, je m'en serais voulu pour le restant de mes jours.

Nous possédons un chat prénommé « Minou ».
Acceptez-vous les animaux de compagnie ?


27 octobre
La ville est déserte, les morts étendus dans les rues sont en état de décomposition avancée et l'odeur est insupportable. À la lueur des lampadaires, j'ai aperçu le monsieur qui était venu taper chez nous l'autre nuit... du moins ce qu'il en reste. Sa peau a été arrachée. L'éclairage public se reflétait dans la chair à vif du cadavre. Les choses ne s'attaquent qu'à certaines parties du corps, je l'ai constaté à force d'observations. Elles n'aiment pas ce qui est gras par exemple. C'est pour cette raison que le type étendu-là a gardé presque la totalité de son corps. C'était une personne obèse, qui avait probablement été tuée pour sa peau... et peut-être aussi pour avoir osé troubler le silence. L'épiderme... encore un lien avec les Irradiés de Dubrovnik. Quelques heures seulement après que ceux-ci aient disparu de leur confinement, les autorités croates avaient découvert des gens titubants au bord du fleuve, non loin du lieu de quarantaine. Vivants mais dépourvus de peau, ces personnes n'avaient jamais su expliquer clairement ce qui leur étaient arrivés. À bien y réfléchir, je ne pense pas que ces monstres mangent la peau humaine, elle doit plutôt leur servir à quelques rituels bien étranges je suppose...
J'ai glissé la lettre dans la boîte. En levant les yeux, j'ai aperçu quelqu'un devant la fenêtre du premier étage de l'hôtel. À contre-jour, je ne suis pas parvenu à distinguer son visage, mais cette personne m'a salué d'un geste bref. En rentrant à la maison j'ai fait en sorte d'éviter le quartier du cinéma Paradiso.
Mon petit amour s'amuse avec son chat. Une vraie terreur cet animal. La tension monte, je suis assez angoissé à l'idée de quitter cet endroit où nous avons passé tant de jours. C'est un peu comme quitter un abri antiatomique pour se jeter sous les bombes. Le pire nous attend peut-être au dehors. J'ai beau être soucieux, je sais au fond de moi que j'ai fait le bon choix.
J'ai préparé quelques affaires personnelles – bien maigres il faut dire -, mais il me manque l'essentiel, une chose pour laquelle je serais maintenant près à mourir... l'album photo. Je ne sais pas où ces gens vont nous conduire, peut-être est-ce en dehors de la ville. Je ne veux pas abandonner ces photos ici, à la merci du temps... elles sont la mémoire de Kathy et ma fille en a besoin. Il faut que je retourne là-bas dès ce soir.


28 octobre
J'ai froid et mon corps n'est plus qu'une plaie ouverte d'où s'écoulent les larmes salées du désespoir... l'heure est proche, pas celle que j'attendais. Je tourne les pages de l'album. Ma Kathy semble avoir un rictus de reproche sur toutes les photos. Avec le recul, je pense que j'aurais dû me retourner quand elle est tombée.
Je n'ai eu aucun mal à retourner dans notre ancien appartement. L'album se trouvait sur la table de nuit de ma femme, ouvert sur les dernières photos prises quelques jours seulement avant le drame. Le chagrin m'a envahi et je suis resté un long moment sur le lit, à me remémorer nos dernières heures ensemble. Dire que Kathy ne se sentait pas en forme pour sortir et que c'est moi qui ai insisté pour qu'elle vienne avec nous, prétextant que j'avais peur d'oublier quelque chose là-bas... peur d'oublier quelque chose... c'est exactement ce qui c'est passé en fin de compte, j'ai oublié l'amour de ma vie dans ce supermarché. Ne t'en fais pas mon coeur, ton mari va bientôt pouvoir répondre de ses actes devant toi... ce n'est qu'une question de minute.
Au moment où je me suis enfin décidé à quitter l'appartement, il faisait jour et un bruit de moteur montait de la rue. J'ai descendu rapidement les cinq étages et j'ai juste eu le temps d'apercevoir une camionnette blanche disparaître au coin de l'avenue. Elle semblait savoir où elle allait et roulait à vive allure, probablement qu'elle commençait déjà à évacuer les habitants... mais ce n'était pas encore notre tour, nous n'avions pas eu de réponse à notre lettre.
Lorsque je suis arrivé devant notre refuge, il était déjà trop tard. Je sais que je ne devrais pas continuer à écrire, mais quelque chose me pousse à le faire. Les bêtes qui rôdent dans nos rues ne sont pas de simples buveurs de sang écervelés, ils sont en fait très intelligents. Comment j'ai pu être aussi bête ? En arrivant, Lilly était allongée sur les dalles de l'entrée, dans une marre de sang. Mon Dieu c'était atroce. Son visage était en bouillie et son petit corps si fragile en charpie. Ma douleur est intolérable, je revois le sourire de ma fille avant que je sorte de la maison, il me hante et revient comme un flash back incessant. Je n'ai même pas pu lui dire au revoir, ni lui glisser un je t'aime, ni déposer un baiser sur son petit front. J'ai poussé la porte entrouverte et le petit chat s'est avancé vers moi. Il allait bien. Je ressens un vide énorme au creux de ma poitrine, comme si une partie de mon coeur s'était arrêtée brusquement de battre. Je sais que j'arrive au bout. Je suis monté au grenier en empruntant l'échelle et j'ai laissé la trappe entrouverte derrière moi. C'est ici que je suis au moment où j'écris ces mots. J'ai emporté avec moi le revolver et Minou. Dehors j'entends à nouveau du bruit, comme si toutes ces bêtes étaient ressorties de leur cachette au même instant. J'ai serré le petit chat contre moi. Il n'a rien senti... il vient avec nous, je pense que c'est ce qui pouvait lui arriver de mieux avec la meute de chiens affamés qui traînent dans les rues. Voilà, c'est mon tour à présent. Finalement cette balle m'était destinée depuis le début. Je les entends au rez-de-chaussée, aucune parole, juste des respirations sifflantes et des bruits de pas feutrés. Ils m'ont certainement vu revenir et ils savent que je suis ici, mon nom est inscrit sur leur liste.
Je veux repenser une dernière fois à cette île qu'on appelle Paradis, je suis sûr que vous êtes là-bas mes amours, à m'attendre au bord de la plage. Je n'ai aucun regret à m'en aller de ce monde, laissant derrière moi la misère et le cauchemar.

À tout de suite...




Richard Corantin referma le carnet taché de sang et considéra une nouvelle fois le cadavre couvert de mouches adossé au mûr. L'homme qu'il avait devant lui s'était enfoncé le canon de son revolver dans la bouche. Apparemment il n'avait eu aucune envie de se rater.
   « Richard ?! Tu as trouvé quelque chose là-haut ? lui lança une voix quelques mètres plus bas.
   – Oui... », répondit-il.
Il rangea sa trouvaille dans son sac à dos puis ajouta :
   « ... il est ici, baignant dans son sang. »
Il releva légèrement sa casquette sur son front et jeta un regard circonspect sur le petit chat couché entre les jambes du mort.
   « Dis-moi Vincent, tu n'aurais pas vu le corps d'une petite fille en bas ?! cria-t-il en inspectant la toiture.
   – Ouais, il y a le cadavre d'un enfant étendu devant la maison ! lui répondit celui-ci. »
Richard Corantin tenta de garder son flegme légendaire mais n'y parvint pas. La vue de ce cadavre l'irrité, en grande partie parce que c'était lui qui était chargé de secourir Jack et Lilly... il était malheureusement arrivé trop tard.
   « Tu sais Vincent, y a des jours où j'ai vraiment l'impression que tu me prends pour un con... je sais bien qu'il y a un cadavre devant la maison ! vociféra-t-il en direction de son collègue. Ce que je veux savoir c'est s'il s'agit d'une fillette. »
Il y eut un long silence.
   « Négatif mon Lieutenant, c'est le fils de Monsieur Fabre, de la maison d'en face. Il a échappé à son père avant-hier soir et il s'est fait attaquer par les créatures. »
Richard se baissa pour refermer les yeux du défunt.
   « Alors c'est qu'ils ont emporté le corps, » murmura-t-il pour lui-même.
Il se releva et chiffonna le morceau de papier contenant les noms des locataires de la maison. Il le laissa retomber sur les lattes du plancher avant de jeter un coup d'oeil à sa montre : 29 octobre, 14h35. Il s'avança vers l'échelle, puis commença à descendre, laissant derrière lui la dépouille de Jack Roberti. Quand il fut au rez-de-chaussée, il s'évertua à faire disparaître son air abattu.
   « Allez Vince, on plie bagage, y a plus rien ici. ».
Au moment de refermer l'entrée pour procéder à la condamnation de la porte et badigeonner celle-ci d'une croix rouge - comme le voulait la procédure -, Richard Corantin songea subitement à quelque chose.
   « Vincent ? Je sais que ça va te paraître un peu idiot mais... t'aurais pas vu un Pikachu en peluche à l'intérieur ? »
Vincent Doriant l'observa, essayant de dissimuler un rire ou une plaisanterie idiote prête à jaillir. Il parvint cependant à se contenir et articula quelques mots :    « Non, j'ai rien vu pourquoi ? Ton ours en peluche te manque mon gros lapin ?
   – Oh la ferme, lui répondit Richard en souriant. C'est juste que j'ai un pressentiment. Dis-moi, si tu étais un enfant de 5 ans et que tu avais peur de quelque chose, où te cacherais-tu ? »
Après quelques secondes de réflexion, Vincent Doriant finit par lâcher : « Ben sous mon lit tiens. »

Lilly Roberti fut retrouvée saine et sauve. Lorsque les monstres avaient attaqué le fils de Monsieur Fabre – parti attraper des papillons de nuit à l'insu de son père –, elle n'avait pas pu s'empêcher de crier, ce qui avait ameuté les choses. La fillette était allée se réfugier sous son lit. Pendant ce temps les créatures avaient défoncé la porte d'entrée et avaient pénétré à l'intérieur de la maison sans pour autant parvenir à la trouver. La pauvre enfant n'avait pas bougé de sa cachette... même lorsque son père, la croyant morte, était monté au grenier pour mettre fin à ses jours.
   « Ne fais jamais de bruit durant mon absence Lilly » lui avait fait promettre tant de fois son père.

Richard Corantin grimpa à l'arrière de la camionnette et recouvrit la petite Lilly avec une couverture. Elle serrait sa peluche contre elle, les yeux dans le vague. Assis en face d'eux, se trouvait Monsieur Fabre, un gars d'une quarantaine d'années. Il était inconsolable et Richard avait dû lui administrer une forte dose de sédatif pour qu'il se calme. Malgré cela, il ne s'était toujours pas endormi. Quand ils furent tous à l'arrière, Vincent referma la porte de la camionnette.
   « Au bercail David ! » cria Richard au conducteur tout en donnant un coup sur la tôle.
Le véhicule se mit en branle et commença à engloutir le bitume au milieu d'un paysage urbain ravagé par le mal. Au bout de plusieurs minutes, le véhicule finit par quitter la ville. Richard observa la fillette avec beaucoup de tristesse. Pauvre enfant, pensa-t-il. Elle se retrouve seule désormais. Lilly avait compris que son père était mort, elle avait entendu les hommes en parler alors qu'elle était encore sous son lit. Richard s'empara de son sac à dos et en extirpa l'album photo qu'il avait retrouvé près du corps de Jack Roberti. Il le tendit à la petite fille. Lilly le prit et l'ouvrit, tout en écartant de la main les larmes qui coulèrent alors sur son visage...

Richard Corantin composa un numéro sur l'appareil téléphonique militaire qui se trouvait à l'arrière.
   « Robert c'est moi... deux, une fillette et un gars d'une quarantaine d'année... ouais, ils n'ont rien... je crois que nous y sommes ce coup-ci, c'est la fin... les choses sont toutes regroupées dans le tunnel de la cinquième avenue et on tire à vue... un bon millier... on attend, dans quelques heures tout sera terminé... et dans le reste du pays ?... sans déconner ?!... ok ça marche... »

Il coupa la communication et s'adressa à Vincent avec un petit sourire victorieux : « Putain de saloperie... si on m'avait dit il y a encore quelques jours qu'on allait en venir à bout, je ne l'aurais jamais cru... »
Richard raccrocha le combiné et observa attentivement son collègue.
   « Qu'est-ce qui t'arrive, t'as pas l'air bien ? lui demanda-t-il.
   – J'ai pas la grande forme à vrai dire, je crois que j'ai choppé un truc... j'ai mal au crâne. »
En même temps qu'il expliquait ses symptômes, Vincent passa une main dans sa chevelure et emporta une abondante touffe de cheveux au passage.
   « Merde, à ce train-là t'as plus de poils sur le cailloux d'ici ce soir », lui lança Richard en plaisantant.
Mais son sourire finit par s'effacer lentement de son visage pour se transformer en mine suspicieuse. Il aurait juré à ce moment-là que les oreilles de son compagnon s'étaient déformées au point d'avoir pris une forme étrange, il aurait juré aussi que ses yeux, d'ordinaire bleus ciel, avaient maintenant une teinte jaunâtre où se reflétaient les nuages gris de l'orage qui approchait. Il finit néanmoins par chasser ses soupçons en se disant que la journée avait été dure et que sa femme devait probablement de faire un sang d'encre en attendant son retour à la base. Demain il prendrait du repos pour une semaine, de quoi partir dans les îles avec Stephanie... et pourquoi pas en profiter pour déserter et rester cachés là-bas ? Il observa Lilly. Elle avait les yeux rivés sur Vincent et son regard ne disait rien qui vaille. Oui, sa décision était prise, demain il partirait pour toujours. Rien n'était réglé ici, il le sentait au fond de lui, et plus rien ne pourrait le faire changer d'avis... ce n'était que le commencement et bientôt plus personne ne serait assez fou pour proclamer que les choses allaient finir par s'arranger. À travers la tôle lui parvenait le son de la radio qui hurlait à l'intérieur de l'habitacle :

   « ... l'armée est parvenue à éradiquer la plupart des créatures hypogées, mais certaines se sont à nouveau rassemblées sous terre, dans les grottes et les souterrains. Nous avons encore du mal, à l'heure où je vous parle, à comprendre qui sont ces êtres et surtout, d'où ils viennent. Certains scientifiques ont écarté bon nombre d'hypothèses, notamment celle d'un réchauffement climatique qui aurait fait fuir ces créatures inconnues, de la Croatie vers le Ouest de l'Europe.
Quant à Ariel Zonta, chercheur de renom, il est revenu sur ses déclarations et a même présenté ses excuses au peuple américain après avoir avancé l'idée que ces êtres seraient en fait des prisonniers G.I. de la guerre du Golf qui auraient servi de cobayes aux irakiens jusqu'à aujourd'hui. La rumeur s'était en effet propagée après que des témoins aient affirmé avoir reconnus des proches disparus depuis de nombreuses années errer dans les rues en agressant les gens. D'après eux, ces monstres seraient bel et bien des humains qui vivaient, il y a encore quelques années, comme vous et moi. Quelques scientifiques, Monsieur Ombrior en tête, pour ne citer que lui, avance une hypothèse soutenue par une grande majorité de chercheurs. Écoutons son discours, formulé ce matin à la conférence de presse de Zurich : « ... ces êtres sont en fait des humains, malheureusement atteints par le syndrome de Vasilar. Une maladie découverte en Croatie il y a huit ans. Non mortelle, mais sans guérison possible pour l'instant, puisqu'aucune étude n'a pu être réalisée sur des patients porteurs de la maladie. Au début de l'année 2002, des archéologues anglais ont mis à jour un monument enfoui sous terre depuis plus de 10 000 ans. Une sorte de tombeau étrange, parsemé d'inscriptions qui ne ressemblaient à rien de connu. Apparemment cette construction n'était pas humaine et nous viendrait d'un autre système solaire. À l'intérieur, résidait une espèce de bactérie extra-terrestre extrêmement contagieuse, qui était restée enfermée là depuis des milliers d'années. Bien avant que l'on ne s'aperçoive de ce microbe, les archéologues, ainsi que de nombreux habitants de Dubrovnik, commencèrent à ressentir des troubles du comportement dès les premiers jours. Des disparitions inexpliquées de personnes contaminées par le virus se produisirent ensuite durant les semaines et les mois qui suivirent. Mon hypothèse est la suivante : les personnes touchées par cette maladie ont continué à vivre sous terre après avoir mystérieusement disparus en 2002, ne sortant que pour se nourrir... ce qui expliquerait le nombre croissant de disparitions qui se produit dans les montagnes du nord de la Hongrie, l'Autriche et la Slovenie depuis de nombreuses années. Ces dernières semaines, par manque de nourriture, ces créatures seraient alors sorties de leur cachette, huit ans après Dubrovnik, dans l'espoir de boire du sang et se nourrir de chair humaine, contaminant au passage les populations par simple contact. La maladie ayant une incubation de 4 à 5 jours, la contagion s'est propagée à une vitesse hallucinante, touchant tout les continents en seulement quelques semaines. On ne peut pas considérer ces créatures comme une race à part entière, il s'agit là d'une mutation du genre humaine, causée par une bactérie venant d'un autre monde, entendons-nous bien là-dessus. Il se peut également que ces hommes aient subi une transformation physique et mentale se rapprochant de ce que pouvaient être ces visiteurs du passé venus édifier cet étrange caveau, 10 000 ans auparavant... dans ce cas on ne parlerait plus de maladie, mais plutôt de modificateur d'A.D.N introduit volontairement sur terre dans le but de coloniser la planète... si c'est le cas, il faut nous préparer dès aujourd'hui à un nouveau désastre, car nous ne sommes pas à l'abri que cela recommence un jour... »
Bouuuh ! Ça fait froid dans le dos. Je peux d'ores et déjà vous dire, chers auditeurs, que quoi qu'il arrive, je serai toujours là pour diffuser vos morceaux préférés sur votre radio préférée... il est 15h30, voici John Lennon avec Imagine ... »


Eric Fesquet
Le 03 juin 2008 (revisité en août 2009)

© ® Auteur : Eric Fesquet, texte déposé.

      

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Journal de bord d'un terrien en détresse

01/06/2008 14:45 par histoires-fantastiques

  • Journal de bord d'un terrien en détresse

    Journal de bord d'un terrien en détresse

    01/06/2008 14:45 par histoires-fantastiques

 


Par Eric Fesquet

France, Saint-Maranbourg, octobre 2010


03 octobre
Que dois-je faire ? Prendre ma fille et quitter la ville ? Je doute que ce soit la meilleure solution. Nous sommes bien ici, et à l'abri en attendant. En attendant quoi ? Peut-être que les choses se calment au-dehors. Je suis bercé d'illusions, je crois que tout va s'arranger. Lilly veut sortir à l'extérieur pour s'amuser, je lui ai interdit en élevant un peu trop la voix. Je lui ai fait peur et je le regrette. Elle est montée s'enfermer dans la chambre... sa chambre. Cette maison n'était pas à nous avant que nous arrivions. Elle l'est aujourd'hui. La nuit, je perçois des bruits étranges, comme si quelqu'un flairait quelque chose devant la maison. Une bête... ou pire...


04 octobre
Lilly me demande où est sa maman. J'ai du mal à lui avouer qu'elle ne reviendra pas. Alors, je lui dis que sa mère est partie faire un voyage, qu'elle l'aime très fort et que nous la rejoindrons bientôt. Ce n'est pas un mensonge à y réfléchir, c'est forcément ce qui va finir par arriver, tôt ou tard. Lilly me demande aussi pourquoi les volets sont toujours fermés. Je ne lui divulgue pas la triste vérité. Elle ne comprend pas ce qui se passe et c'est mieux ainsi. À cinq ans, je préfère qu'elle en sache le moins possible. J'essaye de l'occuper du mieux que je peux ; nous jouons à des jeux de société, nous regardons les DVD que j'ai emprunté à la vidéothèque du quartier. Je n'y retournerai pas... c'est trop dangereux et je n'aime pas laisser ma fille toute seule. Il m'arrive quelquefois, quand Lilly dort, de jeter un coup d'oeil au-dehors en passant par le toit. Je ne vois rien... mais j'entends.
Nous sommes en sécurité dans cette maison, la porte paraît solide, les volets sont totalement opaques et le double vitrage des fenêtres atténue le son de nos voix. Quand nous sommes arrivés ici il y a deux semaines, je tenais ma fille tout contre moi et je courrais aussi vite que mes jambes me le permettaient. Je ne sais pas pourquoi j'ai choisi celle-ci, mais en tout cas, il y avait assez de nourriture pour tenir plusieurs jours. J'ai descendu les corps à la cave pendant que ma fille était sagement restée à la cuisine comme je le lui avais ordonné. Grâce au ciel, elle n'avait rien vu. Impossible de connaître l'âge de ces deux personnes. Les pauvres avaient été massacrés et laissés ici à la merci des insectes. Ils n'ont probablement jamais su ce qui leur était arrivé... du moins je l'espère pour eux. J'ai fait le ménage dans la foulée pour tenter de faire disparaître les horribles tâches qui traînaient sur le sol. Ma fille a dû se demander ce que je fabriquais avec mon balais et mon seau rempli d'eau chaude et de produit ménager... quelques minutes avant, j'étais encore en train de courir en la serrant fort contre moi, priant que le seigneur nous épargne. J'ai enterré les corps sous le sol du cellier le lendemain.
Alors que j'écris, Lilly regarde Bambi, assise sur le canapé, serrant contre elle son Pikachu en peluche. Elle suce à nouveau son pouce, chose qu'elle ne faisait plus depuis des années. L'envie de pleurer me submerge et je détourne mon regard pour qu'elle ne me voit pas. Ma femme me manque terriblement. Quand je regarde Lilly, je vois sa mère... il m'arrive parfois d'appeler ma fille Kathy sans le vouloir.
Encore une nuit sans sommeil. J'essaye de capter une station à la radio, mais je n'y parviens pas, quant à l'écran de télévision, il est couvert de neige. Rien au programme ce soir, comme d'habitude. Je me demande parfois par quel miracle nous avons encore de l'électricité. La nuit, je fais dormir ma fille au premier, je crois que cela m'est venu naturellement. Quant à moi, je m'installe sur le canapé du rez-de-chaussée pour monter la garde. J'ai un revolver sur moi, un calibre 38. Le barillet ne possède qu'une seule balle. Il m'arrive de penser que c'est ma fille qui la recevra peut-être. Je l'aime plus que tout au monde, mais quand on aime son enfant, on ne peut accepter qu'il vive une vie comme la nôtre, une vie en suspens, ignorant quand viendra notre tour de mourir, mais en ayant la certitude que ce n'est qu'une question de jour... mais là je m'égare, j'amplifie mon angoisse et l'étends à ma fille alors qu'elle n'est pas consciente de tout ça, Dieu merci. Malgré cela, je ne peux m'empêcher de penser au pire... que lui arriverait-il si je me faisais égorger au coin d'une rue ? Je suis bien obligé de sortir de temps en temps, comme la semaine dernière quand nous sommes tombés en panne de gaz. La peur au ventre, j'ai fouillé plusieurs habitations proches de la nôtre. Bizarrement je n'ai rien trouvé, pas la moindre bouteille. Les maisons alentour ont-elles déjà été dévalisées par les pillards ? Si c'est le cas je n'ai rien remarqué, mais quand je vois la vie que nous menons ma fille et moi, je me dis que c'est possible et que les survivants doivent probablement être aussi discrets que nous le sommes, cloîtrés chez eux à attendre un éventuel secours qui tarde à venir. Honnêtement, je préfère ne pas les connaître, la vie en communauté dans une situation pareille ne peut que nous nuire ma fille et moi. Là, tout va bien, je contrôle tout, ma fille ne sait rien et c'est tout aussi bien.
Après avoir cherché en vain, j'ai fini par revenir à la maison. Impossible pour moi de m'éloigner trop longtemps de ma fille. Me déplacer au milieu des cadavres et sous la menace de ces meurtriers m'horrifie. Saint-Maranbourg est devenue une cité mortuaire, une gigantesque morgue où la réfrigération serait tombée en panne. Tout est resté tel quel depuis le jour où ces assassins ont débarqué de nulle part. La nuit, quand je me déplace au milieu des voitures abandonnées et des machabées en décomposition, j'ai souvent envie de me mettre à hurler : Coupez ! C'est dans la boîte... Allez, debout bande de feignasses, un peu d'énergie j'ai un film à terminer !
Finalement, la chance était avec nous. Dans la cave de la maison se trouvaient deux bouteilles de gaz, de quoi tenir plusieurs mois... si nous parvenons à vivre aussi longtemps. Après cet épisode, je m'étais mis en tête de faire l'inventaire de la maison, pour ne plus risquer ma vie aussi bêtement.
Les jours se suivent et se ressemblent. Il n'y a que Lilly qui change... pas en bien malheureusement. L'absence de Kathy est insupportable pour moi, mais elle doit l'être encore davantage pour ma fille. Elle est souvent d'humeur maussade et me répond sèchement chaque fois que je lui demande quelque chose. Elle ne le faisait pas auparavant... Lilly était plutôt un petit ange que rien ne semblait rendre triste. Je crois que l'enfermement n'y est pas étranger non plus. Vivre à la lueur d'une ampoule n'est pas sain pour la santé mentale.

06 octobre
Quelque chose est venu frapper à notre porte hier soir. J'ai éteint toutes les lumières et plaqué une main sur la bouche de Lilly. Était-ce l'un d'eux ? Je l'ignore. En tout cas, l'individu qui cognait n'a prononcé aucun mot. Après avoir porté ma fille à l'étage, je suis resté avec elle le temps qu'elle s'endorme. J'ai fini la nuit au rez-de-chaussée, dans l'obscurité totale, avec mon revolver braqué sur la porte d'entrée. J'ai peur, tôt ou tard nous allons être découverts. Lilly s'est levée ce matin en traînant son Pikachu par l'oreille. Elle semblait encore effrayée parce qui s'était passé la nuit dernière. Tout en se frottant les yeux, elle m'a demandé qui était venu frapper en pleine nuit. Je lui ai répondu que je ne savais pas et je lui ai fait promettre de toujours garder le silence si cela se reproduisait à nouveau. Elle a hoché la tête en signe d'approbation. Je sais que je peux lui faire confiance.
Je repense à sa mère... ses cris avant sa mort... insupportables. Elle avait trébuché alors que nous étions tous les trois en train de foutre le camp du supermarché. Je ne me suis pas retourné, je savais que si je le faisais, nous mourions nous aussi.
Pour le repas de midi, j'ai prévu des steaks hachés et des frites. Lilly adore ça. En général, j'essaye de privilégier les légumes, mais elle rechigne bien souvent à en consommer, alors de temps en temps je lui fais plaisir. Et puis, à quoi bon se borner à lui faire avaler ces satanés légumes ? Je me le demande...

09 octobre
Je me sens fatigué et je vomis sans arrêt. Je prie pour ne pas avoir choppé une saloperie. Je pense à ma fille, il faut que je reste fort afin de veiller sur elle. Lilly semble aller bien, elle est même en pleine forme. À mon avis c'est l'eau du robinet. Elle doit être infectée. Rien d'étonnant avec la quantité de microbes qui prolifèrent sur les machabées qui jonchent les rues. Il y a quelques bouteilles d'eau minérale dans le placard de la cuisine. J'en fais profiter ma Lilly. Dorénavant, il faudra que je pense à prendre de l'eau en bouteille. Une besogne supplémentaire vu la distance qui nous sépare de l'épicerie la plus proche.
J'entends claquer des portes non loin d'ici. La tension est extrême et je suis à deux doigts de tirer sur la porte d'entrée. Il faut que je me calme... oui, il le faut.

10 octobre
Je vais très mal, il me faut des antibiotiques. Je vais sortir cette nuit pour me rendre à la pharmacie au bout de la rue... si j'ai le temps et si les choses se passent bien, je ferai un détour par notre ancien appartement pour récupérer quelques affaires. J'aurais tant aimé que nous retournions vivre chez nous, mais à bien y réfléchir l'endroit n'était pas sûr. Nous vivions au cinquième étage d'un immeuble et les escaliers sont une très bonne cachette pour ces monstres. Ici par contre, nous sommes de plain-pied et nous avons une bonne observation de la rue et ses environs. À la moindre alerte, nous aurons encore la possibilité de fuir.

11 octobre
Je les ai vus... je suis passé à côté d'eux, mais ils ne m'ont pas remarqué. J'ai bien cru que mon heure était venue. Il faut que je sois plus prudent dorénavant. Terrifié, j'ai renoncé à retourner dans notre ancien quartier. J'ai néanmoins réussi à prendre les médicaments. Lilly regarde La belle et la bête pour la énième fois en grignotant des biscuits chocolatés. Je l'ai abandonnée deux minutes pour coucher quelques mots sur mon cahier. Je suis épuisé. Il me faudra quelques jours pour me remettre. Ma fille n'a rien attrapé et semble aller bien. Je repense à ce qu'était notre vie avant que tout ça n'arrive. Kathy et moi parlions d'avoir un autre enfant et nous étions sur le point de déménager pour un endroit plus tranquille à la campagne. On peut dire à présent que le silence qui règne ici doit pouvoir se comparer à la quiétude d'une zone rurale. Je n'ai encore vu personne... à part bien sûr, les envahisseurs qui nous guettent à l'extérieur.

13 octobre
On est encore venu frapper à la porte au milieu de la nuit. Cette fois-ci le visiteur a dit quelques mots : S'il vous plaît aidez-moi ! Pour l'amour du ciel aidez-moi ! Ils arrivent, oh mon Dieu ils arrivent ! Ce sont ses dernières paroles avant que ses cris ne déchirent la nuit. Comment cet homme a pu savoir que nous étions ici ? La lumière parvient-elle au-dehors ? Dès demain j'irai boucher toutes les ouvertures avec les habits des deux malheureux. J'ai bien cru que nous étions sur le point d'être découverts et que ces créatures allaient vouloir pénétrer à l'intérieur contre vents et marée, mais les bruits s'étaient éloignés au fil des secondes, jusqu'à n'être plus qu'un murmure insignifiant. J'ai regardé ma Lilly... la pauvre était terrorisée. J'ai serré l'arme contre ma poitrine. L'envie d'en finir m'avait alors traversé l'esprit, mais je l'ai chassée presque aussitôt. Pas encore...
J'ai fait une partie de jeu vidéo avec ma fille. La console et les deux manettes traînaient sous la télévision. Lilly se débrouille pas mal. Je l'ai néanmoins laissé gagner. Ces joies, si éphémères, me font un drôle d'effet. Dehors j'entends parfois des hurlements lointains. Ma fille ne semble pas les entendre... en tout cas elle ne laisse rien paraître. Souvent je la prends dans mes bras et nous restons tous les deux là, sur le canapé, silencieux, un peu comme si nous essayons mutuellement d'apaiser le mal qui nous ronge. Au bout d'un moment je lui demande si tout va bien. Elle me répond que maman lui manque, qu'il faut qu'elle revienne, que son voyage est trop long et que sa petite fille a besoin d'elle. Je ne peux m'empêcher de pleurer en l'écoutant. Elle me regarde et essaye alors de me consoler, moi son père, moi l'adulte censé la préserver du mal qui rôde dans nos rues. Quelle adorable enfant. Que ferais-je sans elle ? Je serais probablement mort à l'heure qu'il est...

16 octobre
Je me sens beaucoup mieux. Lilly commence à se lasser de voir toujours les mêmes films. J'ai décidé de sortir ce soir, il faut que je lui trouve La belle et le clochard maisaussi Blanche neige et les sept nains. J'ai trouvé un grand sac à dos à l'étage et je dois pouvoir y fourrer une quarantaine de DVD sans problème. Je me dis que c'est de la folie de risquer ma vie pour des films, mais je veux faire plaisir à ma fille. Si Lilly a envie de voir Blanche neige ou l'autre clochard, je ne vais pas lui refuser. Je ne veux pas la voir s'ennuyer ou découvrir dans ses yeux que sa mère lui manque. On peut appeler ça du lavage de cerveau si l'on veut, c'est un peu ça du reste, bien que je préfère dire que je préserve l'intégrité de sa santé mentale en la faisant voyager ailleurs. Je l'occupe le plus possible pour l'empêcher de cogiter sur ce qui se passe à deux pas de là. Je suis tellement heureux que ma fille soit là à mes côtés.


17 octobre
Hier soir, j'ai rempli mon sac. Je suis certain maintenant que nous ne sommes pas seul. La vidéothèque a été dévalisée. Le rayon films d'horreur en particulier. Quand j'ai vu ça, j'ai failli éclater de rire et j'ai dû me mordre la main pour ne pas ameuter les monstres. J'ai du mal à imaginer que des gens puissent regarder ses saloperies alors que les atrocités sont partout autour de nous.
Quelques scélérats ont croisé ma route. D'apparence humaine, ils sont néanmoins dépourvus de cheveux et de poils. Leur peau est livide et parsemée de veines bleus, comme si ces créatures n'avaient pas vu la lumière céleste depuis des années. À la lueur des réverbères et des voitures incendiées, leurs yeux semblent être de couleur rouge ou même parfois jaune et leurs oreilles sont pointues comme celles des elfes de la mythologie scandinave. Il m'arrive de les entendre murmurer entre eux, mais leurs mots sont presque inaudibles ou totalement incompréhensibles. Ces êtres sont totalement nus, mais également dépourvus de sexe, ce qui les rend encore plus effrayants. Certains étaient aussi immobiles que des mannequins et semblaient dormir debout, attendant peut-être quelque chose. D'autres s'agglutinaient sur des cadavres et aspiraient leur sang dans un bruit de succion effroyable et insupportable. Je crois que c'est à la vue de ce spectacle morbide que j'ai coupé court à mon voyeurisme pour poursuivre ma route.
Les morts en décomposition qui jonchent nos rues sont attaqués par les chiens errants. J'ai mon couteau sur moi en permanence, au cas où, mais les clébards ont peur de moi et se contentent de jouer les vautours. Quand je sors, je préviens toujours ma fille. Je lui interdis d'ouvrir à qui que ce soit, même à son père. Je lui dis que les gens dehors sont dangereux pour nous et surtout... surtout, je lui fais promettre de ne jamais faire de bruit durant mon absence.
Cette nuit-là, j'ai aperçu de la lumière au second étage de l'hôtel Maurice. Je sais bien que celle-ci a pu rester allumée avant l'arrivée de ces choses, mais une intuition me dit que, à la lueur de cette ampoule, se trouve peut-être des gens comme nous.

20 octobre
Lilly est enchantée par ses nouveaux films. Je lui permets d'en regarder deux par jour, pour ne pas l'abrutir. Le reste du temps, je la fais lire à haute voix, nous bavardons et nous jouons ensemble. Les jours passent si vite. Je ne pourrais dire depuis combien de temps nous sommes ici. Il me suffirait de regarder la première page de ce cahier pour faire un rapide calcul, mais je n'en ai pas envie finalement. Dehors les monstres sont affamés. Pour la première fois depuis notre arrivée ici je les entends gémir. Peuvent-ils nous sentir ? Comme les animaux ? Je prie pour que ça ne soit pas le cas. Depuis quelques jours une odeur désagréable passe sous la porte d'entrée, je pense qu'il s'agit du type de l'autre nuit, son cadavre doit se décomposer devant chez nous.
Ma fille aime les légumes ! D'ordinaire j'essaye de ne pas laisser les odeurs de cuisine se diffuser trop longtemps dans la maison j'ai peur qu'elles se propagent à l'extérieur et finissent par attirer ces créatures , mais cette fois j'avais vraiment envie de manger quelque chose d'un peu cuisiner.Apparemment mon boeuf Bourguignon a fait merveille. Lilly s'est régalée avec les champignons, les patates et les haricots verts qui accompagnaient la viande.
En général, quand je sors faire les courses, je privilégie toujours les conserves, excepté bien sûr pour la viande où je suis obligé de prendre dans le rayon froid. Je ne sais pas pour combien de temps encore nous aurons du courant, alors je m'occupe très peu des aliments surgelés, se serait une grave erreur de se reposer sur le congélateur, se serait prendre le risque de se retrouver avec de la nourriture avariée du jour au lendemain.
Je songe à ma femme, j'aimerais tellement qu'elle soit là pour voir notre fille grandir... notre Lilly. L'envie d'en finir m'a quitté. Cette existence n'est pas l'enfer finalement ; je suis avec la personne que j'aime le plus au monde. J'apprends à apprécier chaque moment passé à ses côtés tout en gardant l'espoir d'une vie meilleure. Il m'arrive de rêver que nous sommes sur une île déserte, entourés d'arbres fruitiers, sur une plage baignée de soleil. Je n'ai pas envie de rester trop longtemps dans cette maison, j'ai peur de m'habituer à vivre de la sorte, comme un reclus. Je veux que ma fille voit la lumière du jour, qu'elle joue à l'extérieur, comme avant... Je garde ce rêve dans un coin de ma tête, mais je sais qu'un jour nous finirons par quitter cet endroit. Est-ce que toute la planète a été touchée par ce fléau ? Je souhaite que non, j'espère que dans le reste du monde, il existe encore un endroit qu'on appelle Paradis, où Lilly pourrait vivre comme une petite princesse.

21 octobre
Il était environ quatre heures du matin lorsque j'ai entendu un chat miauler devant la porte. De toute évidence, il avait flairé notre présence. Le laisser hurler devant notre maison aurait été de la folie. J'ai ouvert et attrapé le petit chaton. Ce court laps de temps m'a suffi pour apercevoir une de ces créatures. Elle se tenait de l'autre côté de la rue et restait immobile sous le lampadaire. Elle me regardait, j'en suis certain ! Un filet de sang s'écoulait entre ses lèvres et venait entacher sa poitrine blafarde. Après avoir verrouillé la porte derrière moi, j'ai attendu plusieurs minutes, retenant ma respiration pour guetter le moment où la chose allait frapper à la porte... mais il ne se passa rien. Nous ne sommes pas en sécurité dans cet endroit, je dirais même qu'il n'existe pas un seul lieu où nous pouvons l'être. Le chat n'arrêtait pas de ronronner entre mes mains, je lui ai murmuré de la fermer, mais il ne m'a pas écouté bien évidemment. Je l'avoue, à ce moment-là, l'envie de lui tordre le cou m'a traversé l'esprit.
Je n'ai pas pu garder le secret de ma découverte bien longtemps. Quand Lilly s'est levée, le petit chat est venu lui sauter dans les jambes. Un animal de compagnie pour ma fille, je n'y avais même pas songé. Les monstres ne s'attaquent pas aux animaux, je ne sais pas pourquoi mais c'est comme ça. Des chats, j'en ai vu des dizaines depuis que tout a commencé, arpentant les rues à la recherche de nourriture, certains sont même dévorés par les chiens.
Je suis sûr que la chose m'a vu cette nuit. Pourquoi ne s'est-elle pas précipitée sur moi ? J'ai peur, je sens que derrière leur apparence étrange, ces monstres ont une intelligence... cependant, j'ai du mal à saisir leurs comportements. Ils semblent à la recherche de sang et dévorent parfois certaines parties du corps humain, preuve en est, tous les cadavres délaissés dans les rues à moitiés dévorés.
Il y a plusieurs années, je me souviens avoir vu un reportage à la télévision. Un documentaire sous-titré en français relatant un fait divers étrange. L'histoire se passait en 2002. À cette époque, des archéologues que l'on allait surnommer par la suite Les irradiés de Dubrovnik venaient de s'évader du centre de quarantaine de Zagreb où ils avaient été enfermés sur ordre médical. Quelques semaines auparavant, ces gens-là avaient subi des radiations émanant du site archéologique sur lequel ils travaillaient. Ces personnes, des anglais pour la plupart, avaient commencé à manifester un comportement étrange seulement quelques jours après avoir mis les pieds sur le site. En effet, ils s'en prenaient à leurs confrères ainsi qu'aux habitants qui les hébergeaient... en tentant de les mordre. Les médecins ont tout d'abord supposé qu'il s'agissait d'un virus, mais les analyses ne donnèrent aucun résultat probant, en tout cas c'est l'information qui avait été donnée à la presse. Voyant que leur état de santé ne s'arrangeait pas et empirait même, les médecins les ont placés en isolement pour une durée indéterminée. La version officielle fut que ces personnes avaient subi des radiations d'origine inconnue, qui avaient altéré leurs facultés sensorielles et modifiées leur aspect physique. Tu parles ! À l'époque j'avais trouvé ce reportage un peu trop tiré par les cheveux, mais le fait est que je ne le pense plus aujourd'hui. Les malades ont été ensuite enfermés dans un bâtiment en plein centre de Zagreb. Ils n'y sont pas restés bien longtemps, trois jours après ils s'étaient tous volatilisés dans la nature, c'était comme s'ils n'avaient jamais existé. Peut-être que le gouvernement avait tout intérêt à faire disparaître ces gens-là ? Ou peut-être que les gardiens chargés de surveiller les archéologues avaient pris les choses trop à la légère en pensant avoir à faire à de simples chercheurs anglais névrosés ayant le mal du pays. Le plus étrange dans tout ça, c'est qu'aucun de ces types n'aient été retrouvés depuis. J'ai quand même du mal à croire qu'une centaine de personnes ayant un comportement agressif et dérangé, ne se soient pas fait remarquer par la population. Dans la bâtisse qui les abritait ont été retrouvés quatre gardiens morts. Morts est un faible mot. Les corps étaient complètement déchiquetés. Le médecin légiste avait constaté avec effroi que ces hommes avaient été vidés de leur sang mais avaient également subi des morsures, la plupart mortelles. Les étrangers qui tuent et dévorent dans nos rues ressemblent à ces gens-là. Ce qui me fait penser qu'un rapport entre ces tueurs et les irradiés de Dubrovnik est fort probable outre le fait que tous ces fous mangent de la chair humaine et boivent le sang de leurs victimes ce sont leur apparence physique. Les auteurs du reportage ont pu filmer quelques séquences d'un anglais dans sa cellule capitonnée, quelques heures seulement avant qu'il ne s'évade avec les autres. Il se tenait derrière une glace sans teint, la gueule enfarinée et la bave aux lèvres, observant le mur vide devant lui. Il était complètement chauve et sans poils, ses oreilles pointues révélaient un certain malaise quant à sa véritable nature, si bien que les auteurs du film des américains tout juste sortis de leur première relation sexuelle l'avaient surnommé « l'homme qui venait d'ailleurs ». Drôle de titre pour un jeune gars natif de Londres qui était, jusqu'à preuve du contraire, encore diplômé d'université d'histoire de l'art et d'archéologie. Le plus étrange dans l'expression de ce gars, c'était ses yeux. Au départ dénués d'expression et totalement fixes, ils se sont mis subitement à rouler dans leurs orbites. L'homme avait fini par considérer l'objectif de la caméra, glaçant instantanément le sang de la petite assemblée présente ce jour-là, qui avait fait un pas en arrière avec la synchronisation d'un défilé militaire. Le gars avait dévisagé chacun des hommes comme s'il parvenait à percer le miroir sans teint – c'était une certitude en fait, aussi incroyable que cela puisse paraître. Au final son regard s'était arrêté sur le jeune cameraman qui s'évertuait à garder l'objectif braqué sur lui malgré sa nervosité croissante. Le type s'était tout d'abord mis à murmurer dans une langue inconnue, avant de lui déclarer, dans un anglais impeccable : « je rongerai tes os jusqu'à la fin des temps ».Le cameraman avait dû suspendre l'enregistrement, prétextant un changement de caméra. En fait, il était mort de trouille et s'était précipité aux toilettes pour vomir, allait-il avouer plus tard dans le reportage.
Les monstres qui guettent à l'extérieur possèdent exactement les mêmes caractéristiques. Maintenant, quel est le rapport entre ces archéologues anglais enfermés à Zagreb et les choses qui rôdent dans nos rues ? J'aimerais bien le savoir...

23 octobre
Aujourd'hui, j'ai réussi à capter quelque chose à la radio. De l'espagnol. Je ne comprends pas cette langue, mais entendre une autre personne parler m'a fait un bien fou. Du coup, je suis resté toute la journée à l'écouter. Le gars qui discourait avait un ton enjoué et Lilly a tenté en vain d'imiter son accent durant une bonne partie de la mâtiné. J'ai fini par éteindre la radio en fin d'après-midi, peu de temps après que le présentateur espagnol est délaissé son ton jovial pour une intonation plus grave, à la limite du tragique. Tout ce que j'ai pu comprendre à ce moment-là ce sont les noms des pays concernés : France, Angleterre, Allemagne, Italie... j'ai su alors que ces créatures s'étaient propagées dans toute l'Europe avec plus ou moins de virulence suivant les pays.
Ma fille se porte à merveille, mais j'ai du mal à croire que tout va bien pour elle. Sa mère lui manque, mais je pense qu'elle est consciente que celle-ci ne reviendra pas, je l'ai compris ce matin, quand elle m'a demandé si je possédais des photos de Kathy. Elle m'a dit que c'était pour ne jamais oublier le visage de sa maman. Je n'en ai malheureusement aucune, même pas dans mon portefeuille. Pour ça, il me faudrait retourner dans notre ancienne maison... mais ça c'est une autre paire de manche.
Au menu ce soir : petits pois carottes et cordons-bleus, ensuite nous regarderons Les 101 dalmatiens. Après les repas, je vide systématiquement les restes d'aliments dans les toilettes pour ne pas attirer la vermine, j'entrepose ensuite les boîtes de conserve nettoyées et autres cartons d'emballage au fond de la cave. Balancer les ordures par le toit est une idée qui m'a traversé l'esprit, mais je l'ai très vite repoussé, les poubelles attireraient tous les chiens et chats de la ville et par la même occasion les créatures. En parlant d'animal, notre chat se porte bien, il fait un peu l'idiot de temps en temps, mais rien de bien méchant. Ce sont plutôt les cris de Lilly qui me dérangent... parfois j'ai peur que les monstres nous entendent, mais je ne peux quand même pas lui interdire de jouer avec son compagnon, ce serait lui enlever un de ses seuls plaisirs. Ça fait déjà quelques jours que je ne suis pas sorti faire un tour à l'extérieur. Il va nous manquer de quoi manger d'ici peu. En même temps que j'écris sur mon carnet, je tente de préparer une liste de course en oubliant le moins de chose possible et surtout en évitant les aliments trop lourds ou trop encombrants. J'appréhende ma prochaine expédition, je sens que dehors les choses ne sont pas comme d'habitude... les meurtriers ne doivent plus avoir de quoi se nourrir. Le plus étrange, c'est que je n'ai plus rien entendu depuis le soir où le chat est venu miauler devant chez nous. C'est comme si toutes ces choses avaient quitté la ville le temps d'un battement de cil. Pourvu que ce soit le cas... oui, pourvu.

      

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Sur quoi je bosse ?

19/05/2008 22:20 par histoires-fantastiques

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    19/05/2008 22:20 par histoires-fantastiques

 

Lune.

13 février 2010,

Depuis ma dernière nouvelle "Made in Prypiat", j'ai laissé l'écriture de côté pour m'adonner à d'autres centres d'interêt comme les jeux vidéos ou encore les films. Je reprends seulement l'écriture et tente de rédiger une histoire courte à partir d'un fait historique.

Histoires en cours :

"Prisonnier du passé" une nouvelle d'à peut près 10 000 mots que j'ai du mal à terminer. Elle parle d'un type qui n'aime pas trop sortir de chez lui (LOL, préfére pas en dire trop en fait). Je me suis remis sur "Prisonnier du passé" après avoir terminé "Légende rurale", mais cette nouvelle me cause bien du souci.

"Sanguinarium" une des histoires qui me tiens le plus à coeur, la plus longue aussi (33 000 mots). Un jeune homme est poursuivi par des choses de son passé, qu'il avait volontairement oublié.

 

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